La Glance
mardi 28 décembre 2021, par
La Glance
La secte des Arastes n’admet que les hommes. Leurs pontifes reçoivent le sacerdoce en se faisant publiquement castrer.
Cette secte professe que Satan a seul créé le monde, piégeant ainsi l’Esprit, flottante émanation d’un dieu créateur, dans la gangue de la matière diabolique. Ils jugent donc la nature pernicieuse et s’attachent à la supprimer.
Ils s’interdisent évidemment toute reproduction, susceptible de perpétuer la création. Aussi repoussent-ils les femmes, dont le ventre œuvre pour Satan.
Les Arastes s’enferment en communauté dans la Glance, vaste presqu’île formée par un méandre du Rockel. Ils en ont jadis acheté une à une les terres et chassé les anciens occupants pour s’y établir exclusivement. La boucle du fleuve et une haute muraille de basalte les défendent aujourd’hui de toute intrusion femelle.
Depuis toujours, les animaux domestiques eux-mêmes devaient suivre cette règle : on n’y tolérait que des mâles coupés. Hormis chez les mouches, les taupes ou les corbeaux, espèces incontrôlables, il ne se produisait aucune naissance dans la Glance.
On n’y buvait jamais de lait. D’ailleurs, les Arastes préfèrent les viandes comme nourriture, leurs repas célébrant ainsi, par la mise à mort d’une créature cuisinée en ragoût ou dévorée crue, le recul de la diabolique création universelle. Les abattoirs servaient de temple. On s’agenouillait dans le sang.
Autrefois, les Arastes vivaient naïvement de travaux d’agriculture mais venue avec les envahisseurs, une importante révélation bouleversa leur condition : l’ouvrage d’un savant suédois leur enseigna que les plantes, elles aussi, disposent d’organes mâles et femelles, que le pistil, les étamines, le pollen organisent la reproduction… Ils apprirent que les fleurs constituent le sexe des plantes. Depuis, ils détestent les fleurs.
Au printemps, la vue d’un cerisier épanoui, dont la blancheur les plongeait naguère dans un innocent ravissement de pureté, ne soulève plus que de l’horreur : ils y voient désormais un végétal hérissé de vagins ouverts aux caresses des abeilles, de pénis tendus entre les fragiles pétales écartés comme des cuisses, toute une sarabande obscène ! Le délicat parfum des orangers, phéromone fourbe, équivaut aux puanteurs d’ammoniac dégagés par les pubis en rut.
Les Arastes abattirent alors leurs vergers. Ils anéantirent les ormaies à samares, les chênes porteurs de glands, les bosquets à châtaigniers… Ils maudirent la tomate, la fraise et le potiron. En quelques saisons, la presqu’île de Glance devint une lande rase où les moutons de boucherie erraient dans une lumière sans ombre. Les novices, benoîtement agenouillés sur le pâturin, tranchaient les pissenlits en boutons, les tiges des scabieuses.
Au cours des ans, la végétation ainsi bridée se raréfia. Le bétail disparut à son tour.
Aujourd’hui, seulement des plaques de chiendent dérivent entre les sables d’alluvions. Le soleil brûle. Les Arastes, amaigris, se nourrissent d’oiseaux égarés et de goujons qu’ils piègent. Ils se jugent bénis de souffrir de la faim.
Ainsi aperçoivent-ils la Glance aujourd’hui, les touristes venus en autocars et qu’on admet au haut de la muraille de basalte moyennant un prix d’entrée. Ils photographient les derniers fidèles de la secte, errant faméliques dans leur désert en instance. Une ou deux fois par été, cependant, un touriste atteint d’égarement mystique se précipite de l’autre côté pour se faire moine. Les cris d’une mère, les pleurs d’une épouse ne le ramèneront pas. L’autocar repartira sans lui. Les Arastes l’ont accueilli avec enthousiasme et se dépêchent de le manger encore gras.
Robert Vigneau : le blog !