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Rituels funéraires
dimanche 26 décembre 2021, par
Rituels funéraires
Les Rifons vivent entre des ravins rocheux où s’ouvre en altitude un trou d’eau chargée de sel, dont les vivants s’effraient. Ils appellent ce gouffre d’ombre : "l’œil de l’éternel". Parfaitement circulaire, il reflète l’imperturbable bleu du ciel dans une profondeur de regard, que nul jamais n’a mesurée.
Qui observe cette eau depuis un promontoire, aperçoit des formes blafardes remonter des profondeurs bleues et onduler en surface. On croit voir des serpents. Ils ouvrent des gueules aux dents carnassières. Leurs flancs s’ornent de nageoires. En réalité, iI s’agit de poissons, du genre murènes, albinos probablement. Comment ces fauves marins se trouvent-ils piégées depuis des millénaires en ces sommets basaltiques ? Nul ne l’explique . Les Rifons, si étrangers à tout ce qui ressort de l’aquatique, les tiennent pour des créatures de l’au-delà.
Aussi utilisent-ils cet "œil de l’éternel" comme cimetière. Ils y déposent leur morts, jetés nus aux murènes blanches. Elles saisissent les corps, les broient et les entraînent déchiquetés dans l’inconnu. Les Rifons croient que ces voraces emmènent aussi les âmes mais que ces dernières, impalpables, résistent aux dents carnassières, glissent dans les profondeurs et se conservent pour l’éternité, pressées en strates dans la saumure.
Cette croyance explique que les Rifons honorent les âmes défuntes sous la forme d’éclats d’ardoise, sur lesquelles ils déposent une pincée de sel.
Les Volves, eux, situent l’âme dans les yeux.
- Quand une personne passe de vie à trépas, que son âme quitte son corps, l’œil ne se paralyse-t-il pas aussitôt ? Le regard se ternit, remarquent-ils sagement. II abandonne son orbite,
De là, leurs rituels funéraires.
Le plus tôt possible après le décès, un prêtre retire les deux yeux du cadavre et les place dans deux œufs de poule frais pondus, soigneusement découpés et dont il a retiré les jaunes en les aspirant avec une paille. Il reconstitue ensuite les œufs en assemblant les débris de coquille avec de la cire avant de les ensevelir solennellement dans le jardin de famille. Cet enterrement des yeux, avec prières, cantiques, fleurs et larmes, sacrifice d’un coq, youyous d’adieu, toute la pompe requise, constitue véritablement la cérémonie des funérailles.
Pendant cet office, des éboueurs débarrassent le corps et vont sans ménagement le jeter aux ordures dans le charnier villageois, à l’écart des chemins, un repère hanté par les hyènes, les rats, les vautours et autres charognards, qui le font vite disparaître.
Chaque case volve possède son jardin potager, juste derrière la véranda des cuisines. Les femmes seulement en assurent l’entretien. Elles y réservent une plate-bande en friche, qu’elles réservent aux yeux des morts dans leur cercueil de coquille. Là, elles jettent les cailloux que leur bêche retire sagement de la terre. Dans ces rebuts, il ne pousse généralement que du chiendent sauvage.
Le soir, avant de rejoindre leur époux, elles s’y tiennent debout, longuement. Elles écartent les jambes. Elles soulèvent leur paréo. Et de même, à l’aube, au saut de la couche conjugale.
À l’heure où nuit et jour basculent, les âmes de défunts émanent de cette plate-bande funèbre, croit-on. Que l’une de ces âmes s’évapore dans le monde des vivants, elle cherchera un corps en instance. Aussi, pénétrera-t-elle dans un ventre de femme enceinte qui, jambes écartées, lui offre la même voie qui permit la fécondation du foetus.
Ainsi les Volves croient-ils assurer la transmigration des âmes dans le giron familial. Naturellement, cette théorie justifie à la perfection les ressemblances héréditaires.
La gourmandise a conduit les Frachiniens à instituer un culte des ancêtres vraiment original : ils transforment leur morts en charcuterie. Ils pensent leur rendre ainsi la plus savoureuse révérence.
Lorsque grand-mères et grands-pères s’avouent fatigués et qu’effectivement la famille voit ralentir leur enthousiasme à s’activer, les plus jeunes redoublent à leur égard de soins et de déférences. On les nourrit d’abondance ; on leur apporte tout mâchés les morceaux les plus gras. On leur offre des paniers de fruits rares, des jattes de compotes choisies. On va cueillir pour eux des champignons sauvages. On leur réserve les alcools les plus parfumés. Des coqs en pâte ! On les tente de toutes les friandises pour qu’ils engraissent. Et en effet, ils engraissent.
Ainsi le veulent les traditions frachiniennes : la corpulence majuscule d’un ancien inspire le respect ; les mamelles hypertrophiées des mamas suscitent l’admiration. L’obésité de l’ancêtre prouve visiblement l’affection que lui portent ses descendants. L’embonpoint établit l’honorabilité des familles.
Cela tourne parfois au drame chez les personnes incapables de cellulite car, en vérité, tous les métabolismes ne se tiennent pas égaux dans l’excès adipeux. Certains individus ne parviennent jamais à grossir. Ils déçoivent leurs proches. Des familles avides de respectabilité gavent leurs vieillards avec un entonnoir comme nous le faisons aux oies.
Finalement, on attend que l’ancêtre affiche un sourire béat pendant une sieste pour, d’un coup, l’abattre en douceur. Le bonheur intérieur préserve moelleux et délicatesse de la chair. Au besoin drogue-t-on l’ancêtre pour le plonger dans un état d’inconsciente béatitude. Certes, la mort n’effraie guère les Frachiniens. Ils s’y préparent avec gourmandise. Encore faut-il compter avec les répulsions de dernière minute, si naturelles chez tout vivant.
Généralement, une belle rasade d’arak suffit : l’ivresse alcoolique évacue le stress et procure un bienheureux assoupissement. Pour cette mise à mort rapide et indolore, la famille fait appel à un croque-mort assermenté capable d’égorger dans la joie.
Ce spécialiste découpera le corps aussitôt. Il le dépouille. Il le débite. Il répartit muscles et viscères selon salaisons et conserves. Il lave les boyaux, réserve le gras-double et les peaux de boudin. Il organise les tâches de chacun : toute la famille s’active sous sa direction. On hache, on malaxe, on assaisonne. Bientôt les pâtés embaument dans les fours. Les saucissons roulés dans la cendre pendent aux plafonds. Dans les jarres, on entasse les graillons. Dans un tonneau, on presse les tranches de lard entre lits de sel et de salpêtre. Un vin joyeux circule. Un neveu baryton, bonne âme, lance un couplet apéritif. Les autres reprennent au refrain. On picole, on s’attable, on poivre, on déguste ce qui, de grand-mère, n’a pu s’accommoder en longs bocaux. A chaque bouchée, les convives célèbrent sa défunte tendresse, vantent le moelleux de ses embrassades, sa délectable générosité. On évoque ses gaudrioles, ses amusantes manies, ses dépravations désormais sans conséquence. Émouvantes agapes funèbres !
Le traditionnel calendrier lunaire des Frachiniens s’ajuste mal aux anniversaires particuliers. Aussi fête-t-on les morts nationalement. Chaque village possède son parc, bancs et toboggans. Le jour dit, les familles s’y réunissent. On choisit son ombrage, on étend sur le gazon l’ultime drap où l’ancêtre expira. On y dispose ses terrines et salaisons. On ouvre les confits. On en tartine des pains plats. Ainsi, la famille se retrouve-t-elle et communie. Les brus se concertent : elles essaieront de faire durer les viandes de cette grand-mère jusqu’au prochain défunt à consommer.
Robert Vigneau : le blog !