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Fidélité chirurgicale des Mazures
vendredi 24 décembre 2021, par
Fidélité Chirurgicale des Mazures
Une abrupte faille volcanique sépare les plateaux orientaux de Samulie du reste de l’île. Elle en a rendu l’accès fort difficile avant les souples moyens aériens actuels.
Une curieuse peuplade vit recluse sur ces hauteurs semi-arides. Les Mazures n’ont pas les traits habituels des autres Samulites : ils ont des cheveux bouclés, le regard vert ou gris, la peau sombre et surtout un système pileux fort abondant, même chez les femmes qui mettent un point d’honneur à exhiber leurs mollets de sanglier.
Ces tribus ont longtemps vécu en autarcie. Elles ont développé de coutumes matriarcales qui tiennent les mâles en tutelle, comme des enfants.
Chez les Mazures en effet, seules les femmes possèdent pouvoirs et plaisirs. Elles gouvernent les villages. De leur mère, les filles héritent de tous les biens et en disposent. Elles se promènent librement par les chemins et dans les rues tandis que les hommes, habituellement cloîtrés dans les cases, n’apparaissent au dehors qu’accompagnés de leur mère, d’une sœur ou de leur épouse. Ils ont alors obligation de se voiler la tête et doivent adopter une attitude timide. Le mâle qui s’aviserait de parler en public, on le traiterait aussitôt de dévergondé et les femmes de sa propre famille le livrerait volontiers à la lapidation.
Par contre, les femmes Mazures affichent des moeurs très libres. Leurs amours publiques semblent même vivement encouragées : on voit des dames au marché se retrousser les pagnes et se caresser mutuellement le clitoris en manière de salutation.
Il y a beaucoup plus de vagins que de pénis dans la société mazure. Certes, cela tient à la banale pratique de l’infanticide masculin : les mères choisissent de laisser mourir de faim leur rejeton mâle pour réserver leur lait à des nourrissons femelles. Mais cette disparité numérique s’explique surtout par la mortalité précoce provoquée par la pratique des introcisions.
Introcision ? Cette chirurgie rituelle se conduit chez les garçons avant la puberté, avant que ne poussent les poils de l’aine. Sous la surveillance du conseil des matrones, la barbière du village ouvre au bas du ventre de l’enfant une entaille assez profonde pour y enfouir la verge non-circoncise. Ensuite, elle replie et recoud bord à bord les lèvres de cette blessure à l’aide d’épines d’acacias buissonnant, arbuste abondant en ce biotope.
En cicatrisant, cette blessure maintiendra la verge prisonnière entre les muscles abdominaux. Cela soustrait la verge aux attouchements et la met hors d’usage.
Afin de ne pas gêner la miction, la barbière prend soin de laisser affleurer le prépuce sous le nombril, au sommet de l’incision.
L’introcision - que les Mazures appellent "la dissimulation" - se pratique à vif. À peine fait-on mâcher au patient une poignée de gloc, herbe fermentée, lénifiant assez inapte à tromper une vive douleur. Ces tribus méprisent les drogues et ignorent les anesthésiques. Elles montrent une étonnante résistance à la souffrance. On se moque des malheureux qui perdent connaissance pendant l’intervention. S’évanouir abaisse la dot que leur mère exigera lors de noces futures.
En cas d’abcès purulents - il s’en produit dans la plupart des cas - les sages-femmes appliquent en cataplasme un onguent fait pour moitié de sel pilé, pour moitié d’excréments de moutons. Jusqu’à cicatrisation complète, le garçonnet demeure immobile, étendu à plat ventre sur un châlit percé qui permet à l’urine de s’écouler sans encombrer la plaie. On le nourrit alors exclusivement de pâte de sésame mêlé à du caillé de brebis. Bien entendu, beaucoup meurent d’atroce gangrène. Certaines mères les étranglent pour étouffer leurs cris.
La pratique traditionnelle de l’intromission explique pourquoi les Mazures mâles se mettent à quatre pattes pour uriner. Cette pratique constitue même leur signe distinctif. Leur nom même de Mazures, par quoi les Samulites les désignent, signifie littéralement "ceux qui ne portent pas de ceinture" (ce qui doit donc se comprendre comme : "ceux qui ne pissent pas debout"). Eux-mêmes se nomment Djouboh, les purs.
Lorsque le jeune Mazure parvient à l’âge de procréer, vers 14 ou 15 ans, sa mère le prépare pour la vente. Elle l’expose nu dans un enclos du marché. Elle a pris soin de le farder et de le décorer abondamment : une couronne de coquillages blancs, des os polis à travers les narines, les lobes des oreilles et les lèvres, une tresse de plumes de martin-pêcheur autour des testicules, organe dont les Mazures apprécient la fonction ornementale.
Les femmes qui désirent acquérir un mâle engendreur, viendront l’inspecter, examiner sa première barbe, estimer le rugueux prometteur de sa peau, son nouveau poil, l’odeur de sa sueur, la fermeté de ses jeunes épaules. Elles porteront attention particulière à la beauté des pieds dont l’épaisseur traduit, croit-on, la docilité du sujet. Les filles mazures se marient assez tard, aux alentours de la trentaine. En fait lorsqu’elles commencent à perdre leurs dents. Un couple bien assorti suppose une femme de quinze ans plus âgée que son conjoint.
Lorsqu’une femme a trouvé un engendreur à sa convenance, elle l’achète.
Ainsi se scelle l’union. La femme verse une dot à sa belle-mère. Cette dot s’appelle, poétiquement, "l’achat de la dague". En effet, la mère du jeune homme doit, en retour, offrir une dague à sa nouvelle bru. Avec cette dague, dans l’intimité de la chambre nuptiale, l’épouse incisera le ventre de son jeune mari et en dégagera la verge pour l’accouplement.
En réalité, la verge alors libérée ne se trouvera pas en état de fonctionner immédiatement : des années d’introcision ont réduit cet organe à une sensibilité d’écorchée. Le jeune époux restera donc confiné dans la chambre nuptiale, allongé sur le ventre et lié au châlit, jusqu’à ce qu’il puisse accomplir la copulation. Pendant ce temps, des réjouissances ont lieu dans le village. Elles associent les ancêtres et les dieux à la convalescence du garçon. Elles cesseront dès que l’épouse aura déclaré avoir consommé le mariage.
Une lunaison après la naissance, les matrones se réunissent et déclarent l’enfant viable. Ce délai s’explique : la plupart des infanticides se produisent dans les vingt-neuf premiers jours. Alors, la sage-femme qui vient d’accoucher la mère, incise le père, dissimule sa verge dans la plaie et recoud les chairs car « la mère appartient à l’enfant ».
Les Mazures pensent en effet que les relations hétérosexuelles tarissent le lait. On les interdit jusqu’au sevrage qui intervient lorsque le nourrisson atteint trois années lunaires. Alors l’épouse tranchera à nouveau son mari pour en extraire la verge qu’elle utilisera jusqu’à la prochaine naissance, moment où il subira à nouveau l’introcision. On rencontre couramment des Mazures mâles, engendreurs de famille nombreuse, qui ont connu douze ou quatorze fois ce genre d’intervention. En fait, entre deux copulations douloureuses, ils ont passé l’essentiel de leur existence confinés aux travaux de cuisine.
Ces chirurgies provoquent de nombreux accidents. Tout d’abord, en raison des conditions d’hygiène plus que rudimentaires. Les Mazures ignorent toute prophylaxie et la notion même d’antisepsie leur échappe. Ils croient que les dieux ou les ancêtres infligent les maladies comme châtiment ou comme épreuve. De plus, les incisions répétées favorisent la formation de tumeurs cancéreuses. Surtout, les maladresses nuptiales provoquent hémorragies, mutilation de la verge, graves lésions, perforations de la vessie, etc. Rien d’étonnant à ce que trois mâles sur cinq meurent avant trente ans alors que la mortalité féminine au même âge reste pratiquement nulle.
Cependant, ce peuple considère sa pratique de la "dissimulation" comme très sage et surtout très utile car elle règle les naissances, assure l’harmonie sociale et empêche la propagation des maladies vénériennes.
Les travaux de l’ethnologue américain Peter Daytow ont clairement montré que l’usage de l’introcision provoque un modelé psychologique original, mutilant en particulier le plaisir sexuel : 96 % des mâles mazures affirment ne l’avoir jamais éprouvé, 73 % d’entre eux nient qu’un tel plaisir puisse exister. Ils n’en ont jamais entendu parler .
Toutefois cette carence s’organise dans une vision civilisatrice. Pour les Mazures, en effet, la copulation se borne strictement à la reproduction de l’espèce et cette reproduction doit se réaliser dans le sang et la souffrance pour satisfaire les divinités errantes de la savane : la douleur de l’incision du père correspond ainsi aux déchirements de l’enfantement chez la mère. Les Mazures croient en des dieux vampires qui protègent l’enfant dont les parents les ont abreuvé de leur sang. L’introcision apparaît ainsi comme un rite central sur lequel s’appuient les mythes, la religion, la culture et la sensibilité de ce peuple.
Depuis deux décennies, l’Organisation Mondiale de la Santé a inscrit à son programme les problèmes liés à cette pratique : aspect médical, résultat démographique, impact social. Deux congrès sur ce sujet ont réuni d’éminents spécialistes et des délégués du Tiers-Monde. Le congrès des Bahamas, en 1985, avait décidé de lancer une campagne d’information mondiale afin de réunir les fonds nécessaires pour éradiquer ces coutumes d’un autre âge. Dix ans plus tard, le congrès de Papeete, qui devait décider des moyens à employer, a suivi l’opinion de la majorité des États représentés : la pratique de la dissimulation constitue la clé de voûte de la société et de la civilisation des Mazures, actuellement si menacées. Il convenait donc de respecter cet usage et même de l’encourager.
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