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Copulation Civique Obligatoire

jeudi 23 décembre 2021, par Robert Vigneau

Copulation Civique Obligatoire

Les Samulites considère la copulation comme un plaisir aussi innocent que la gastronomie ou la peinture. Ils n’en cachent donc pas les organes. Mieux même, ils mettent en valeur pénis et clitoris par le maquillage comme nous autres fardons lèvres ou paupières. Ils colorient, coiffent, postichent leurs poils pubiens aussi artistiquement que des cheveux. Leurs vêtements traditionnels ménagent une fenêtre à l’entrejambe pour exposer ces élégances.

Aussi, lorsque deux Samulites se rencontrent, se congratulent-ils volontiers sur la bonne mine de leur sexe autant que sur l’éclat de leur visage. Ils se flattent mutuellement les testicules de la même affection qu’on tapote une joue. Elles se palpent les lèvres vaginales comme on pose une main amicale sur l’épaule. On plaint celui qui exhibe une érection : n’a-t-il pas joui d’éjaculation récente ? Peut-on sur le champ lui calmer l’ardeur ? Alors, aussi simplement que nous allons prendre un verre, on entre dans le premier café se masturber ou s’emmancher sur la moleskine des banquettes. L’initiative en revient surtout aux femmes ; légitimement, elles en tirent fierté : la médaille du Mérite Civique distingue les plus méritantes lors de la Fête Nationale.

Les écoles samulites ne se bornent pas à enseigner les mécanismes de la reproduction. Elles prétendent entraîner à l’amour. On le constate en feuilletant les manuels d’éducation sexuelle, aussi abondamment illustrés que nos revues pour célibataires : croquis et clichés exposent sans fard les rituels du désir, les façons de caresses, les positions érotiques, les moyens de donner et prendre plaisir à la combinaison de la bouche et des doigts ; ils expliquent comment reconnaître et développer les zones érogènes, contrôler l’éjaculation, élever l’orgasme. D’ailleurs, en la matière, on parle non pas d’enseignement sexuel mais d’éducation amoureuse.

De plus, dans cette île, les lois rendent la Copulation Hebdomadaire Obligatoire (C.H.O.) pour toute personne reconnue nubile. Le législateur a institué cette obligation pour assurer chaque semaine à tous citoyennes et citoyens un minimum sexuel - de la même façon que d’autres pays accordent un Revenu Minimum d’Insertion (R.M.I.) aux plus démunis. Bien entendu, cette obligation n’exclut aucunement les autres accouplements laissés au libre désir de chaque Samulite.

La C.H.O. doit avoir lieu si possible publiquement.

À cet effet, chaque maison possède une véranda. On y étend des nattes ; on y dresse des couches de fortune. Les propriétaires légitimes s’y livrent aux joies de la copulation à la vue des voisins, des passants mais surtout sous l’oeil attentif de leurs propres enfants. En effet, au même titre que la propreté ou la politesse, les parents samulites ont à cœur de montrer les manières et les plaisirs de la sexualité à leur progéniture. Ils complètent utilement les notions enseignées à l’école. Ils les incitent à mettre en pratique ces rudiments en jouant "au papa et à la maman" avec les autres enfants du quartier invités ces nuits-là. Certaines vérandas bruissent de couples en action : des grands-parents aux marmots, tous les âges de la vie s’aiment avec un enthousiasme forcément communicatif. On cite ces maisons en exemple. On les honore. On les appelle heureuses.

Les exécutants ont pris soin de convoquer l’îlotier de police chargé de constater leurs ébats. Ce dernier appose son tampon officiel sur le C.C.C., le Carnet de Copulation Citoyenne.

Les familles, à vrai dire, ne rencontrent aucune difficulté à appliquer la Copulation Hebdomadaire. Restent cependant nombre de personnes seules, veufs et veuves, divorcé(e)s, travailleurs déplacés ou voyageurs solitaires, pour lesquels la recherche de partenaire pose problème. Il revient donc à l’État d’organiser ce service hebdomadaire.

Chaque école dispose donc d’un gymnase que les équipes municipales aménagent en préau d’amour : ils y disposent de petits tapis semblables à ceux utilisés pour la prière dans les mosquées. Les personnes célibataires se présentent à une heure convenue au vestiaire du gymnase. Elles s’y déshabillent sur des airs de carnaval. On leur remet une serviette de toilette puis elles passent obligatoirement par les douches communes. Il convient en effet de s’offrir à son futur partenaire dans les meilleures conditions d’hygiène. Mais à vrai dire, les attirances se révèlent grâce à la promiscuité de l’eau et de la mousse si bien que la plupart des couples se forment déjà sous l’arrosoir. Ceux-là passeront directement dans le préau d’amour et sur le tapis de leur choix, continueront les ébats si bien commencés.

Les autres, les délaissés, les ingrats, les coincés incapables d’oser séduire (certes, peu nombreux grâce à l’éducation) se présentent nus devant l’officière d’état civil - toujours une dame d’expérience, cette fonctionnaire, une matrone riche de mansuétude et familière des labyrinthes du désir. D’autorité, elle accouple.
Elle n’hésitera guère à unir un frêle adolescent à une obèse octogénaire qui le maternera. Elle appariera tel charretier moustachu et ce turc pelé, ivrogne souffreteux. Elle n’hésitera pas, non plus, à assembler des trios ou des quatuors. Il s’agit de permettre à tous d’accomplir la C.H.O. et, dans les limites du respect de la vie et de l’exogamie, aucun tabou n’arrête ces femmes avisées.
On croit souvent que les personnes souffrant d’un handicap physique rencontrent beaucoup de difficulté à trouver un partenaire en amour. En réalité, il se passe exactement le contraire. Manchots, boiteux, estropiés soulèvent la compassion et surtout la curiosité… Ils ont leurs amateurs, plus nombreux qu’on imagine.