Accueil > Proses > Insensibilité des Narkossis

Insensibilité des Narkossis

mercredi 22 décembre 2021, par Robert Vigneau

Les Narkossis n’ont pas inventé le lit ; ils ne disposent d’aucun meuble pour le sommeil.

L’un d’eux a-t-il envie de dormir ? Il ne cherche pas plus loin : il s’assoupit sur place. Coin de table, bout de trottoir, rebord d’ornière, un rien lui suffit. Il s’étend. Il ferme les yeux. Il ronfle.
S’il pleut, il fera certes quelques pas pour s’allonger dans un endroit sec. Mais pour le reste, tout lui convient : la terre battue des pistes, le sable ou le gravier, le granit, l’herbe tendre…
Cela vaut pour les femmes autant que pour les hommes. Pour les enfants comme pour les vieillards.

Aucun moustique n’émeut les Narkossis pendant qu’ils dorment : ils n’en ressentent pas les piqûres. Le sommeil anesthésie leur cuir. Aucun bruit ne les dérange. Ils semblent clore leurs oreilles de la même détermination que leurs paupières. Et quand on leur demande à quoi ils rêvent, leurs yeux s’écarquillent d’incrédulité ; des rêves, ils n’en font jamais. Ils ne comprennent même pas de quoi on leur parle. Ils croient que le sommeil, état de marbre psychologique, constitue une modalité de la mort, dont on ressuscite au réveil. Peut-on garder mémoire de l’au-delà, en vérité ? Aussi n’ont-ils aucune appréhension de la mort définitive à laquelle l’assoupissement les entraîne quotidiennement.

Bien entendu si un passant ou une passante se trouve dans l’urgence de copuler, ceux-ci n’hésiteront pas un instant à retrousser la gandoura du dormeur ou de la dormeuse. Nulle pudeur ne les effleure. Ils exécutent sur le champ leur petite affaire, rabattent la gandoura et continuent leur chemin. La personne ensommeillée n’a rien senti : ni plaisir ni désagrément. Elle ronfle de plus belle. Les autres promeneurs ne prêtent aucune attention à ces gymnastiques pour eux banales. Certains cependant, excités par contagion, il leur prend fantaisie de se soulager à la suite. Ils attendent leur tour, alignés comme chez nous on guette l’autobus.
Le mot amour n’existe pas en mandoqué, langage des narkossis. Le mot haine non plus, d’ailleurs. Autant que la décence, le peuple de cette île ignore donc les sentiments. Chez eux, ni fidélité en amour, ni instinct maternel, ni attachement filial…

Par exemple, notre façon de mariage les amuse beaucoup : quel intérêt un homme et une femme trouvent-ils à vivre bornés à la monotonie de leur couple ? Quelle frilosité traduit cette exclusivité conjugale quand l’assoupissement des corps assouvit, aux carrefours, la mêlée d’appétits immédiats ? Nos fidélités du couple leur paraissent farfelues ou hypocrites. Ils y voient une honte de nos pulsions organiques que nous dissimulerions derrière les grandiloquences de la passion. En vérité, il leur manque simplement de ressentir l’amour. Pareils à des animaux, les Narkossis !
De même un bébé naît-il quelque part, toutes les mains de la rue s’en emparent. Il passe d’une mamelle à l’autre. Nul ne s’inquiète de la mère biologique. D’ailleurs cette dernière tient déjà un autre nourrisson pendu à sa poitrine. Elle n’a pas à regretter une progéniture qu’elle n’avait même pas capté en sa mémoire. Ainsi poussent les enfants, dans un phalanstère spontané où personne n’identifie ni ses rejetons ni ses géniteurs. J’ai vu des vieillards édentés téter des parturientes. Qui sait : leurs propres filles ?

Aussi, les Narkossis ne comprennent-ils pas que nous nous délections aux affres de Roméo et Juliette, légende dont les ressorts leur échappent totalement. Leur poésie évite tout émoi. Elle revendique la froideur. Elle se borne à décrire sans rythme des paysages souvent ruraux en énigmatiques chapelets de métaphores sans rime. Cette forme rend la poésie narkossie vraiment facile à traduire et à placer en contrepoint de notre propre poésie contemporaine.