Accueil > Proses > Gastronomie des Fraichiniens

Gastronomie des Fraichiniens

mardi 21 décembre 2021, par Robert Vigneau

Gastronomie des Frachiniens

Les Frachiniens se croient les meilleurs gastronomes du monde à cause de leur appétit pour les nourritures en décomposition.

Les autres peuples, en effet, se contentent d’assaisonner des aliments soit crus soit cuits - cuisson qu’ils obtiennent en grillant sur des braises, en bouillant dans l’eau ou dans l’huile, en plongeant dans la vapeur ou dans un four. Les Frachiniens ne négligent aucun de ces procédés mais ils y ajoutent les vertus de la pourriture.
Le blé, par exemple, qui constitue la base de tous leurs repas, ils ne le consomment pas sous forme de bouillies ni de galettes. Ils en font une pâte qu’ils laissent avarier quelques heures à l’air tiède, y ajoutant au besoin quelque ferment ; cette opération dégage des gaz qui doublent le volume de la pâte. Il ne reste plus qu’à la formater en boules, en bâtons, en couronnes qu’on passe au four pour obtenir des pains de bulles d’air dont les Frachiniens prétendent que le monde entier les leur envie.

De même leurs boissons. La plus populaire s’obtient en faisant pourrir le jus du raisin. La décomposition s’en trouve si adroitement achevée que les spécialistes eux-mêmes n’y reconnaissent plus le cépage primitif mais des parfums de banane ou de violette, des arômes de châtaigne, d’humus, d’abricot mûr ou de fruits rouges - bref : tout, sauf le goût du raisin.

Les Frachiniens ont acquis une telle maîtrise de ces boissons obtenues de la putréfaction des raisins, qu’ils en fabriquent de toutes les couleurs, du blanc, du gris, du rouge, du rosé, du vert, du gros bleu, du patiné à la pelure d’oignon. Ils lui font prendre tous les goûts, du plus âpre au plus douceâtre.
Comme pour parfaire ces procédés de putréfaction, ils gardent pendant des années ces boissons en citernes de bois, enfouies dans l’humidité de souterrains. Des années ! Au bout de tant de saisons, jugez si la pourriture originale n’atteint pas un développement superlatif ! Cependant, au contraire de tous les autres aliments que l’âge détériore et qu’on soumet aux dates limites de consommation, il semble que pour la vente du vin, l’antiquité en fasse augmenter le prix comme si l’accomplissement dans le rance et le faisandé garantissait la qualité.

Comble de l’art dans la pourriture, les Frachiniens garnissent certains vins de bulles d’air ainsi qu’ils le font pour le pain. Ces bulles n’ont aucun goût mais chatouillent habilement la langue et le gosier. Elles dissimulent la médiocrité de la boisson. Les Frachiniens tiennent ces bulles en si haute estime qu’ils boivent ce vin gazeux pour célébrer leurs fêtes.

Au reste, les Frachiniens raffolent des breuvages effervescents. Ils en obtiennent aussi de la fermentation des pommes. Ou mieux, ils en tirent de la pourriture de grains d’orge mêlée à du houblon. Ce mélange produit un liquide jaunâtre assez semblable à de l’urine, couleur prémonitoire puisqu’en effet cette boisson possède de puissantes propriétés diurétiques. Quand on la verse dans un verre, elle se couvre d’une épaisse mousse blanche. Cette mousse n’a aucune qualité désaltérante ni même grand goût, étant pour l’essentiel constituée, elle aussi, de bulles d’air. Pourtant, on juge de la qualité de cette boisson qu’ils nomment bière à la présence, à l’épaisseur et à la fermeté de cette mousse.
La bulle semble ainsi une constante dans la tradition alimentaire frachinienne.

Enfin que dire de leur façon de consommer le lait ? Il le laissent coaguler, le filtrent puis abandonnent ce caillé à la putréfaction qu’ils encouragent en y disposant des mucilages. Cette pâte s’altère alors. Elle se dessèche lentement dans l’obscurité des caves. Elle se corrompt, se boursoufle. Elle affine des puanteurs putrides. Ils appellent fromages les résultats de ces pourritures. Là encore, comme pour les vins, les Frachiniens ont acquis une telle habileté qu’ils en fabriquent de toutes sortes, de tous les goûts, de toutes les couleurs, de toutes consistances, depuis la glu jusqu’au marbre - et même certains, eux aussi, garnis d’inévitables bulles qui se révèlent en trous à la coupe.

La vénération qui entoure les grands cuisiniers indique en quelle estime les Frachiniens tiennent l’art de la table, pour eux le premier. On dépense une fortune pour goûter une soupe signé d’un Chef renommé. Bien entendu, ces artistes tiennent secrètes les recettes qui assurent leur gloire.

A la fin du siècle dernier, le célèbre Maurice Murinais n’eut aucun égal aux fourneaux. On vantait le fumet inouï de ses sauces, le lié de ses marinades, la subtilité de ses cuissons à la vapeur. Pour réaliser ses chefs d’œuvre, il s’enfermait dans son laboratoire où il ne permettait à personne de le seconder tant il craignait les espions. Cependant il avait promis de laisser à sa mort le détail exact de ses recettes et tours de main, afin que les générations futures n’ignorent rien de son génie. Après les funérailles nationales auxquelles sa dépouille eut droit, le notaire ouvrit publiquement une volumineuse enveloppe et, cerné de micros et de caméras de télévision, entreprit de lire l’épais testament du Maître, qui n’était rien moins qu’un ouvrage de cuisine.

Ce livre révélait aux Frachiniens le seul secret du Chef si célébré : l’emploi d’urine pour tous fonds de sauce. Curieusement, l’idée ne lui en était pas venu de son patronyme (Murinais/ M/uriner/ aime uriner…) mais d’un séjour qu’il fit en Inde durant sa jeunesse. Il y avait fréquenté des adeptes brahmanes d’une secte dont la règle consiste à avaler dès l’aube, à jeun, un plein verre de leur propre urine. Comme toujours en philosophies orientales, les théories abondaient pour justifier le bien-fondé thérapeutique et spirituel de cet usage. Le jeune Murinais n’en retint que le goût. Il remarqua cette banalité que l’urine se parfume au gré des aliments digérés. Il en tira tout son savoir-faire cuisinier.
Par exemple, la cuisson des asperges : la veille d’en mettre au menu, il en consommait lui-même une botte, et de fort salées pour boire d’abondance. Le lendemain, il recueillait sa propre urine courtoisement fumée par ce légume. Cet odorant liquide, il le portait à ébullition. Il y pochait en fagotins les pointes à servir. Cette préparation magnifiait évidemment la saveur naturelle de l’asperge. Nul n’en avait jamais goûté d’aussi sublimes.
 Mais où vous les procurez-vous donc, ces fabuleux légumes ?
 Au marché, tout simplement, avouait Murinais. Mais tout vient du savoir-cuire !
Il aurait aimé se vanter :
- Vous découvrez en moi le premier cuisinier au monde à utiliser l’intimité de son propre corps pour élaborer ses recettes !

Le succès venant, sa production personnelle d’urine ne suffit plus pour assurer toutes les préparations. Il eut alors l’idée d’utiliser l’urine d’animaux de la ferme pour accommoder ses plats. Comme d’autres emploient du lait, autre sécrétion mammifère, pour bouillir le porc ou tourner la béchamel, le Chef Murinais utilisait l’urine de veau pour mouiller la blanquette ou empanacher la soupe à l’oignon. Ou bien proposait-il son assortiment de petits légumes vapeur où sur la même assiette s’alignaient brins de carotte et lamelles de courgette ayant cuit dans les émanations de trois urines différentes, celle de la vache aux senteurs d’herbes, celle de la chèvre adulant l’amertume des bourgeons, celle de la brebis fleurant l’application des landes. Ces nuances ravissaient les convives qui se prenaient pour des gourmets avisés, même si pas un n’osait soupçonner quels ingrédients on leur faisait avaler.

Enfin, suivant l’inclination de la tradition frachinienne, Maurice Murinais essaya de porter à putréfaction ses bonbonnes d’urine mais cela finissait en ammoniaque dont la violence dénature les goûts. A la rigueur une goutte peut exalter les moules de rivière mais rien au-delà.
Dans son ouvrage posthume, le Maître conseille tout simplement de stériliser pour la garde les différentes urines que l’on désire utiliser ; de là, naquit une prospère industrie de l’urine culinaire en boites de conserve, berlingots, briques, cartons, flacons de verre (certaines marques se vendant plus chers que le lait) et depuis peu on trouve de l’urine lyophilisée en bocal ou tablettes, fort pratique pour les ménagères pressées et les cordons-bleus modernes.