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L’école en jardin

lundi 20 décembre 2021, par Robert Vigneau

L’école en jardin

Les Narkossis n’utilisent pas l’écriture. Ils la méprisent. Aussi dans leur pays, ne trouve-t-on aucune école comme nous les bâtissons mais des jardins qui tiennent lieu de cahiers et de tableaux noirs. L’enseignement des enfants se fait exclusivement par les soins dispensés aux potagers et aux massifs de fleurs.

Une simple plate-bande de poireaux, par exemple, offre une formidable invitation à la géométrie et à l’arithmétique : il convient d’établir le périmètre de la planche mise en culture, d’en tracer des lignes droites ajustées aux angles de 90°, de diviser en rangs la superficie du parallélépipède ainsi défini, de mesurer chacun de ces éléments afin de calculer le nombre de plans de poireaux à repiquer dans chaque rang en tenant compte de la succession des intervalles multipliés par le nombre de rangs, etc.… On voit tout le parti mathématique qu’on peut tirer d’un potager auprès d’élèves ambitieux de rapporter des légumes pour la soupe.

Encore ne s’agit-il ici que d’un niveau d’enseignement élémentaire. Plus ardu ? Lorsqu’on entreprend d’éclaircir un semis de radis, cela conduit tout naturellement au calcul des probabilités. Ou bien, désherber les rames de petits pois de leurs intrus de liserons, oui, cela accule bientôt aux redoutables perspectives de la virgule flottante. Sans compter les problèmes d’extractions de racines carrées, si familiers en botanique.

Il conviendra bientôt de déterminer le bon quartier de lune pour repiquer les poireaux avec succès - et voilà nos élèves qui lèvent le nez au ciel. Ils s’initient à l’astronomie. Ils constatent vite que la lune rousse flatte la betterave, que la lune mouillée épaissit les côtes de bettes, que la lune fantôme, si favorable aux tubercules alimentaires, déteste les bulbes à fleur, etc. Que tirer les asperges lorsque brille Véga, les rend fibreuses. Ils chantent :

Semons fin avril
L’haricot à fil
L’haricot à grains
Semons-le fin juin

Ces effusions chorales marient le poème à la musique et voilà introduite l’éducation artistique par la célébration du calendrier. Le cours du temps s’apprend dans le jardin par l’observation du roulement des astres, des solstices, des équinoxes. On découvre ainsi l’emboîtement des saisons qui font éclore les cerisiers et les vertus du zodiaque où se démène l’Histoire.
Ensuite, sans baisser le nez, les élèves mesurent dans le ciel l’ombre et l’ensoleillement, le rose au soir de l’horizon, le vent porteur de pluies, d’anticyclones, de cumulo-nimbus et, sous prétexte d’organiser les arrosages, les voilà versés en météorologie. Ils observent abeilles et papillons en travaux de pollen, et voilà qu’ils découvrent l’entomologie. Ils rencontrent le moineau prédateur, le hérisson, la taupe, le crapaud : autant de nouveaux Buffon s’éveillent au catalogue des vertébrés.

Ainsi le jardinage ouvre-t-il tout l’éventail des connaissances.

Même l’éducation religieuse y trouve son cadre : la création originelle dans l’Éden de la Bible, le Paradis sucré destiné aux zélateurs du Coran, le figuier sous lequel Seigneur Bouddha s’illumina, les dryades honorées par les animistes - autant d’introductions horticoles pour captiver prières et prosélytes.

Les métiers de gratter la terre, loin de revenir comme chez nous aux handicapés bénéficiaires d’emplois réservés, attirent là-bas les citoyens les plus savants et les plus habiles. On ne devient professeur qu’après de sévères concours de rempotage, d’arrosage, de taille, de sarclage et autres techniques agricoles qui conduisent au titre prestigieux de maître de jardin.

Leur mépris de l’écriture conduit les Narkossis à dédaigner les livres. Ils ne se privent pas pour autant des plaisirs de la littérature. Simplement, ces plaisirs, ils les recherchent dans les jardins. Ils feuillettent les parcs municipaux. Ils parcourent les serres des maraîchers comme nous entrons dans un roman-fleuve. Ils vont voir fleurir les pruniers ou rougir les érables, cela tient lieu de livres d’art. Ils s’offrent des pots de fleurs comme on s’envoie des poèmes. Ils organisent des compétitions de géraniums aux fenêtres comme les Japonais, dans leurs journaux, des concours de haïkus. Certains squares cachent un intrus, une plante vénéneuse qu’il faut démasquer comme dans les romans policiers.

Chaque année, on décerne le Goncourt du Village fleuri : cette récompense attire les touristes, procure fortune et notoriété. Il y a même des foires de tels livres, on les appelle les "jardins ouvriers".

Ce système du jardinage condamne la littérature mandoque à ne durer qu’une saison. Tout grille durant la mousson sèche, chaque auteur devra proposer un nouveau titre aux premières pluies. Impossible de se reposer sur ses œuvres complètes, sur des fleurs de rhétorique éculée. Cela donne une littérature vraiment vivante, pleine de sève nouvelle et d’autant plus vigoureuse que chaque ouvrage ne dispose que de quelques semaines pour conquérir son audience. Les écrivains surprennent sans dérouter. Quel bonheur !