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Recrutement de fonctionnaires

dimanche 19 décembre 2021, par Robert Vigneau

Recrutement de fonctionnaires

Le gouvernement de l’île de Narkos organise un concours annuel afin de choisir ses fonctionnaires d’autorité. Les postulants y subissent, en temps limité, une épreuve d’épluchage de légumes, affectée d’un coefficient si élevé qu’il la rend éliminatoire.

En effet, estime-t-on en cette île, l’épluchage de légumes révèle qualités et défauts du candidat. Une cote d’amour, en quelque sorte : cette épreuve permet d’apprécier concrètement le profil psychologique du futur dirigeant.
Par exemple, le sens de l’économie s’établit fort exactement par le poids du rebut d’épluchure selon un barème variable en fonction du légume traité. Ou bien la précision attachée aux détails se mesure dans la façon d’éfaufiler le haricot vert, de nettoyer le chapeau du radis rose ou d’enlever les yeux du céleri-rave. Émincer un concombre, ouvrir une mangue, couper des frites, parer un chou, ces gestes d’humble apparence dévoilent, à coup sûr, l’imagination pratique d’un postulant.

Ainsi va-t-on juger de son aptitude à résoudre les problèmes concrets de la cité par son habileté à préparer l’humble soupe potagère.

Bien entendu, les candidats ignorent quel légume exact sortira comme sujet. Espèrent-ils une botte d’asperges ? Il leur arrive un pied de bettes. On les oblige à se battre avec des laitues vraiment maraîchères, chargées d’humus et de vermisseaux. On leur propose, impromptues, des curiosités exotiques, manioc, jaque, gombo, qui feront sécher plus d’un ignorant. Le topinambour, rhizome vicieux, a la réputation de semer la terreur. On le réserve aux sessions arides quand les déficits obligent le gouvernement à limiter le recrutement des fonctionnaires.

Pour la notation, les épreuves d’épluchage présentent moins de difficulté que celles de philosophie ou de dessin d’art,si difficiles à estimer.

Tout d’abord, puisqu’il s’agit d’un exercice en temps limité, la vitesse d’exécution indique la dextérité du candidat. Ensuite, l’appréciation personnelle de l’examinateur intervient peu : il ne juge que de l’élégance et de la finition, laquelle compte moins que des critères précis et mesurables : par exemple, pour la banale pomme de terre, en comparant les poids respectifs du produit pelé et des épluchures, on obtient des pourcentages significatifs qui permettent d’apprécier finesse du travail ou tendance au gaspillage. Celui qui va se satisfaire d’épaisses pluches à la hussarde, on l’estimera peu soucieux des deniers publics. Recalé !

Ces critères varient bien évidemment selon les légumes. Au jury de les définir avant de corriger l’épreuve : parer l’artichaut, si profus en déchets, ne s’apprécie pas de la même façon que gratter la carotte.

On raconte qu’un candidat obtint la distinction majeure en écossant des petits pois. Au lieu de jeter la peau des cosses qui lui paraissaient fraîches et charnues, d’un coup d’ongle il leur retira le parchemin intérieur et réserva ces cosses pour un fond de soupe verte qui lui valut les félicitations du jury. Cette disposition à l’économie lui ouvrit une brillante carrière au Ministère des Finances.