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Héros sans domicile

mercredi 15 décembre 2021, par Robert Vigneau

Héros sans domicile

Dans les rues de la ville capitale flânent des repoussants.

Hâves, sales, déguenillés, ils tendent la main. Ils n’ont pas de domicile. Ils dorment sous les porches. Ils s’accroupissent au seuil des boulangeries. Ils s’agenouillent devant les supermarchés. Les nuits d’hiver, certains gèlent, vivants, dans leur sommeil.

On les révère infiniment. Dès qu’ils paraissent, la foule s’écarte d’eux avec respect. Nul n’ose s’asseoir auprès d’un des leurs sur un banc.

Ils mendient à haute voix. Ils invectivent les passants. Pourtant, personne ne s’avise de répondre à leurs requêtes ou à leur hargne. On baisse les yeux sans leur adresser la parole. On fait mine de ne pas entendre leurs injures. Une aura de vénération les entoure, les protège.

Voici les Héros de la nation éticapoline !

Ces ermites ont en effet vocation de héros, de sauveurs. Ils appartiennent à la race des Jeanne d’Arc, des Lincoln, des Gandhi. Si la patrie se trouvait en danger ou déchirée par quelque guerre civile, ils se lèveraient pour engager la victoire à venir, pour imposer la concorde et l’union sacrée. Hélas pour eux, en raison du désespérant courant marin du Mikar, l’archipel a dû s’obstiner dans la paix. Aussi n’ont-ils pas, dans les siècles passés, donné leur vie pour la patrie. Quelle implacable armée auraient-ils alignée !
Les indigènes d’aujourd’hui se maintiennent en paix, et d’abord avec eux-mêmes. Loin des puissances étrangères, ils ne connaissent aucun ennemi extérieur. Si abondants en dieux divers, il ne leur a jamais pris l’idée de s’offrir une guerre de religion. Leur confédération vit désespérément heureuse : elle n’a nul besoin de héros.

Aussi, ces ermites d’exception, taillés pour modeler l’Histoire, croupissent-ils ici dans l’oisiveté et la misère. Ils n’ont rien ni personne à sauver - sinon eux-mêmes, enjeu qui paraît dérisoire quand on possède un cœur à tirer de la panade un peuple entier.

En hiver, dans la nuit, à certains carrefours, ils se rassemblent silencieusement. Ces attroupements effraient les passants. Des odeurs d’urines anciennes, d’habits souillés, de fatigues errantes, collent aux trottoirs. Des cigarettes rougeoient comme des menaces. Pourtant il ne s’agit que d’une simple communion alimentaire, un repas qu’ils mangeront debout.
La Nation, en effet, leur distribue de la soupe chaude dans un beau déploiement d’oriflammes et d’orphéons.

Des dames en uniforme leur jouent de la trompette tandis qu’ils s’avancent en file indienne, dignes et silencieux, un gobelet à la main, vers la marmite fumante. On leur donne aussi du pain tranché, symbole de solidarité, et un yaourt nature dont la blancheur évoque clairement le lait de la mère patrie.