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Le Président des voiries

jeudi 16 décembre 2021, par Robert Vigneau

Le Président des voiries

Dans la république des Éticapolins, on célèbre encore un défunt Président à vie, qui collectionnait les routes.

Certes pour mener à la ville capitale, coincée entre falaise et océan dans une presqu’île escarpée, Son Excellence ne disposait en tout et pour tout que d’une voie unique, maigrichonne, hasardeuse, serpentant sous l’abrupt des roches juste au ras des vagues, à la frange des gouffres, si bien qu’aux marées d’équinoxe, on apprenait que la tempête avait englouti ce convoi de camions de céréales qu’on attendait pour calmer les famines ; ou bien qu’une tornade avait emporté un de ces autobus grillagés inévitablement bourrés d’étudiants en retour de vacances, de négociantes en beignets, de fonctionnaires subalternes convoyant leurs épouses et autres farines.

Cependant ce Président à vie collectionnait les routes.

À l’intérieur de l’île, là où les marigots s’estompaient en plaine nourricière, rizières et palmeraies, insensiblement inclinée vers les collines pierreuses du Nord, le Président collectionneur avait fait construire un parc routier : il s’agissait de chemins choisis dans l’Histoire universelle, une sorte de florilège de routes alignées parallèlement comme les timbres d’un album de philatélie. Toutes ces voies réduites à un tronçon de longueur identique, un peu moins de trois cents mètres, distance que le vieux dirigeant avait lui-même indiquée en se promenant : autant qu’il pouvait marcher sans perdre ses genoux.

Se trouvaient là, rangées côte à côte, une piste empierrée à la chinoise, une voie romaine en dalles d’époque, une chaussée goudronnée en asphalte du Koweït, une sente de muletier, une avenue bordée de platanes, une autre de pins parasols alternées avec des lauriers, une charmille, une autoroute balisée, une piste cyclable, une rue à caniveaux et à trottoir en granit d’Irlande… Et tant d’autres modèles de voies terrestres comme ce chemin de halage doublant un canal sans eau, ces traces de sable ressuscitant la Route de la Soie ou cette passe de contrebandier sur un col de haute montagne lilliputienne. Arbres et végétation en plastique, bien entendu, puisque aucune plante sensée de zone tempérée ne consent à croître sous les excès du climat éticapolin.

Le Président à vie avait coutume de se faire voiturer en chaise roulante jusqu’à son parc routier. Là, du sommet d’un mirador, il contemplait ses ouvrages de voirie, dont la vue lui tirait sourires et sanglots.
Il regrettait de ne pouvoir jouer à ses routes puisque l’hémiplégie l’avait paralysé dans le temps même qu’il les construisait. Des équipes de cantonniers formés à grands frais chez les plus célèbres professionnels à l’étranger entretenaient ce singulier réseau sous la direction d’un expert apatride qui n’hésitait pas à faire laver un trottoir avec du lait importé de Hollande.

Un élevage de hérissons en ferme climatisée permettait d’écraser fraîchement quelques unes de ces bestioles sur le macadam. Le poing de la nostalgie serrait alors le vieux Président à la gorge. Sa voix tremblait. Il chevrotait : "Monique ! Monique !" et son Chambellan de campagne s’imaginait que Son Excellence désignait ces bestioles dans une des langues étrangères apprises durant les exils de sa jeunesse alors que le vieux gâteux n’évoquait que le fantôme dodu d’une petite Française qui l’avait ramassé jadis en auto-stop.

Durant le temps que les finances de l’état s’engloutissaient dans ces fantaisies maniaques, le pays tout entier manquait de routes véritables. Une piste unique aux ornières retournées, assommante de poussière sous le soleil et percluse de boues sous les pluies, coupait l’île du nord au sud. Les gens des villages vivaient heureux dans leur simplicité reculée : quel besoin de s’épuiser à faire lever des récoltes qu’ils ne pourraient pas emporter ? Ils se contentaient de cueillir quelques poignées de café ou de coton sauvage qu’ils charriaient sur leur front vers les marchés improvisés au bord des ruisseaux. Cela leur procurait peu de monnaie, juste assez pour calmer les collecteurs d’impôt. Chacun se bornait à assurer sa subsistance sans fatigue.

Pour contempler ses routes à l’aise, le Président collectionneur se fit construire une colline couronnée d’un fortin mauresque. Il installa son gouvernement dans cette casemate. La terrasse du donjon dominait le parc. Il y recevait des ambassadeurs. Il y sommeillait enroulé de couvertures. À l’ouest, il fit élever son tombeau qu’il n’occupa jamais car, saigné par des affidés de la Révolution des Goyaves, il finit sur un tas d’ordures où rats et vautours firent festin de sa dépouille.

Sa vaste collection routière sombra alors dans la haine puis dans l’oubli, abandonnée pendant deux décennies aux soleils et aux moussons. Par bonheur les tyrans qui succédèrent au Collectionneur se consacrèrent à la justice et à l’égalité. Ces idéaux se révélèrent plus contraignants et plus meurtriers que l’innocente manie des routes. Ils firent regretter la naïve manie du Collectionneur. Des intellectuels en exil y faisaient des allusions en des articles au vitriol publiés en des feuilles d’autant plus confidentielles que le pouvoir en place les interdisait. Ces révolutionnaires prétendaient qu’il fallait sauver et entretenir cette œuvre singulière, témoignage d’un ancien âge d’or.

Lorsqu’ils vinrent au pouvoir, ils déclarèrent le parc routier trésor national, et demandèrent son inscription parmi les sites culturels classés par l’Unesco.