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Le dynaste manchot

vendredi 17 décembre 2021, par Robert Vigneau

Le dynaste manchot

Le nouveau souverain de Narkos se révéla gaucher. Prince héritier, il avait bien caché cette tare !

La coutume à Narkos tenait alors le côté gauche du corps pour impur car soumis aux maléfices des diables. On saluait en levant la main droite ; lever la gauche aurait signifié malédiction. Seule la droite pouvait donner ou accepter de l’argent. Elle seule portait la nourriture en bouche et nul ne s’en servait pour torcher les lèvres ennemies du trou du cul. On tenait les gauchers pour des lépreux. S’ils devenaient contagieux ? Aussi essayait-on de les faire disparaître naturellement par la faim dès l’enfance.

Dans ces conditions, comment tolérer un roi qui signerait les édits d’une main maudite ?

Cependant, le jeune monarque avait dès le berceau échappé à la mort grâce à la banale ruse d’une aimante nourrice. Sous prétexte de l’empêcher de sucer son pouce, cette servante bandait la main gauche du royal enfançon ; ainsi l’obligeait-elle à utiliser seulement la main droite. Quand le nourrisson grandit, elle lui infligea secrètement de constantes blessures, légères certes mais suffisantes pour lui tenir la gauche empêtrée dans un carcan de pansements. À ce régime, le petit prince se montrait vraiment embarrassé dans ses jeux et ses travaux.
- Oh ! surtout maladroit de sa gauche, notre dauphin ! prétendait la nourrice.

Personne n’éventa la supercherie. Dès qu’il atteignit l’âge de réaliser le danger mortel qui le menaçait, l’héritier du trône s’obligea à contrôler tous ses gestes publics. Il lui arrivait aussi de bégayer. Chacha’cun toutrou’vait chacha’rmant cette coco’quetterie. La mode chez les courtisans en vint au style pataud : le bon ton consista à tenir maladroitement son couteau ou sa raquette, à articuler des banalités avec cette hésitante lenteur qui leur donne du poids. On jugeait ces manières décalées, compliment d’époque.

Mais une fois couronné dynaste, Sakao IV dit le Bègue, jugea inutile de se cacher plus longtemps. Souverain, il vivrait sans contrainte. Il avait reçu l’onction du sacre, distinction divine : quel impie oserait désormais critiquer son onction ? Il ne se gêna pas pour utiliser sa main gauche en public.

Le vieux vizir et quelques pontifes conservateurs tramèrent alors un guet-apens pour tuer ce tyran si contraire aux séculaires coutumes. Ils organisèrent un accident : le toit d’un temple qui s’effondre. Le coup rata, épargnant le jeune souverain mais écrasant les conspirateurs à l’exception d’un flamine qui, saisi d’effroi par ce qu’il interpréta comme le châtiment des dieux, avoua cette tentative de régicide.
Des journalistes courtisans proposèrent aussitôt d’interdire l’usage de la main droite. Une telle mesure soulèverait d’inutiles révoltes, objecta le nouveau vizir qui demanda seulement aux jeunes pontifes de modifier le dogme de la religion officielle : mal ni péché n’habiteraient plus le corps humain. Interdit d’affliger désormais un organe distinct de la tare d’impureté. Les dieux s’incarnent dans tout humain en son entier.

Quelques théologiens objectèrent : ce dogme sacraliserait même les parties du corps qu’on tient pour honteuses ; il n’y aurait plus d’actes libidineux. On leur envoya la brigade des mœurs, qui les fit taire.
Puis le dynaste signa publiquement de la main gauche, hélas ! l’édit promulguant cette nouvelle loi canonique. Ce geste solennel leva des émeutes, soudant les diverses factions traditionalistes. Ces fanatiques tenaient le respect de la droite pour plus précieux que celui de la vie humaine. Ils lancèrent des cailloux, improvisèrent des traquenards, dégainèrent des poignards. Il s’ensuivit une guerre genre de religion qui se termina par l’écrasement des rebelles. On enferma les rescapés dans des cloîtres.

Par la volonté de Sakao IV le Bègue, l’île de Narkos passa ainsi sous le contrôle des gauchers à venir. On inventa de nouveaux ciseaux, des ouvre-boîtes et des pas de vis inversés, des trompettes et des claviers ajustés à la main gauche. Bientôt, pour plaire au souverain, le vizir interdit de fabriquer des outils pour droitiers. À plus forte raison de les mettre en vente et bien sûr, de s’en servir publiquement sous peine d’amende. On organisa des rafles dans les ateliers pour se saisir de ces instruments prohibés. Ils se troquèrent au marché noir. Le gouvernement traqua ce marché noir. La nation tout entière se plia à la règle gauchère.

En fait, cette règle se révéla difficile pour le dynaste lui-même. Expert depuis toujours à ouvrir les bonnes bouteilles avec des tire-bouchon pour droitiers, ses gestes hésitaient à l’usage du nouvel outil conçu pour les gauchers, censé mieux lui convenir. Et pourtant, l’urgence de la soif !
Il comprit alors que, contraints de s’adapter à un environnement antagoniste, les gauchers acquièrent pour survivre une habileté supérieure aux talents du commun. Ils forment une catégorie exceptionnelle, des surhommes en quelque sorte.
Dans ces conditions, pour conserver l’estime du souverain et mériter sa charge, le vizir se coupa la main droite.
Depuis, l’usage en persiste. Toute personne d’ambition qui se lance en politique, le premier geste de sa carrière commence toujours devant le bourreau qui lui tranche un poignet. Ses futurs électeurs l’applaudiront des deux mains.