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Mœurs des Eticapolins

mardi 14 décembre 2021, par Robert Vigneau

Mœurs des Éticapolins

Lorsqu’une maladie à coup sûr fatale rôde dans le landernau et touche du doigt l’un d’eux, les indigènes éticapolins accourent aussitôt se moquer du moribond. Chacun le félicite de sa bonne mine, lui promet une santé de fer, rit devant lui et le force à rire. On lui porte déjà des fleurs, on lui offre des chocolats qu’on avale à son nez pour aiguiser son regret de ne plus pouvoir s’en régaler, car les médecins ont interdit les aliment qui échauffent.

Puis chacun s’en retourne chez soi, soulagé que la camarde ait désigné quelqu’un d’autre cette fois-ci. On s’attendrit : cet imbécile de Léopold, il nous aimait bien tout de même, il a tout pris sur lui !

Finalement Léopold meurt. La fête commence. On prépare des bouquets, on se tient en congé, on s’habille en dimanche, on part se promener en famille sous prétexte de funérailles. Les amis se retrouvent, s’embrassent, s’invitent. On se régale ensemble, on boit plus que de coutume, et du meilleur. Il y en a même qui finissent par danser. On invite la veuve à une mazurka. Cela finit par un mariage.

Vous voyez un quidam éticapolin attendre l’autobus 96, la ligne du Grand Bazar de la Gare du Couchant. Il a l’air inquiet comme n’importe quel impatient guettant un autobus. Vous le rassurez : « Il viendra bien, votre autobus ! Il s’agit d’un délai tout à fait régulier, entre sept à dix minutes… » mais lui, hausse les épaules : il se soucie bien de l’horaire, vraiment ! Non, il craint qu’il arrive un accident. Un arbre, un ravin, un camion fou, il n’en faudrait guère…

Vous lui faites remarquer que la ligne du 96 ne rencontre aucun ravin, qu’il n’y a pas le moindre vent pour lancer nos platanes débonnaires sur la chaussée, qu’on interdit la ville aux camions. Mais lui de vous regarder comme un innocent : on confie sa vie à un chauffard, maugrée-t-il, et après, on ne se trouve même plus là pour toucher l’assurance ! Quelle inconscience ne faut-il pas pour entreprendre de sortir de chez soi ! Monter dans un autobus exige de l’héroïsme, n’en doutons pas !
Soudain, il éclate de rire : l’autobus a pris du retard ? Pardi, l’accident a déjà eu lieu, voilà pourquoi ! Ouf, il l’a échappé belle ! Il ramasse sa valise en sifflant et s’apprête joyeusement à rentrer chez lui. « Je prendrai l’autobus suivant. Demain. Chic, encore un jour à vivre ! »

Or à cet instant, le 96 se pointe. Déception de notre homme. Je le vois grimacer. « Le chauffeur, vous avez remarqué ? Ses oreilles… Tout à fait des oreilles de conducteur de mauvaise augure ! » Ou alors, la moustache du contrôleur, qui ne lui revient pas. Ou un regard de voyageur. Ou telle inflexion du moteur. Et puis ce retard promet tous les dangers : ils vont foncer pour arriver à l’heure au terminus et Dieu seul sait quelle catastrophe nous pend au nez.…
Bref, l’autobus démarre sans lui. Aussitôt, on voit l’indécis le poursuivre, encombré de sa valise et hurlant « Attendez-moi ! Stop ! Stop ! Putain de carriole de merde ! » mais nul ne se soucie de lui, on connaît ce genre de zèbre. Il ne lui reste plus qu’à s’écrouler au bord du trottoir, presque en larmes. Un si bel autobus, si sympathique ! Ai-je eu raison de le taquiner ?
Et puis soudain il soupire - cette intuition qui lui vient : s’il arrivait un accident au transport suivant ? Bref, il préfère rentrer chez lui.

Je passe dans le quartier au long du Rockel, près de la petite jetée où les pêcheurs du dimanche taquinent les grenouilles. Quelques enfants s’y baignent. Des clameurs s’élèvent au delà des paillotes. Je m’y précipite.
Un attroupement en maillot de bain se lamente au bord du quai. Des voisins, des promeneurs hurlent de pitié. Que se passe-t-il ? On me désigne une gerbe d’éclaboussures : un enfant se noie. On me désigne sa mère ; cette malheureuse à nos pieds se roule sur le sable en déchirant ses cheveux. Son père s’arrache la chemise et, se frappant le front contre une pierre, rugit de désespoir. Dans le fleuve, les remous s’apaisent, laissant place à une eau d’huile. La foule s’abîme dans un silence stupéfait.
 Vous avez vu ? me souffle une baigneuse. Le doigt de la mort ! Il lui poussait la tête dessous l’eau.
 Ah ! Ah…
Un doigt ? Je n’avais rien vu de tel. Mais enfin, que répondre ? Arrive la police. Le commissaire commence aussitôt son enquête. Sans tarder il désigne les parents comme coupables : ces criminels laissaient leur fils faire la planche ! La brasse, le crawl, l’indienne, d’accord, voilà des nages permises. Mais la coutume interdit la planche. Elle fait du nageur une proie trop facile, étendu immobile sans défense, dos tourné aux traîtres abysses. L’eau en ses profondeurs recèle tant de dangers, il ne faut jamais s’y installer en posture d’abandon. Tenter les diables du fleuve ? Ils ont vite fait de vous attirer dans leurs enfers liquides !
 Vous connaissez le proverbe éticapolin, ajoute ma baigneuse en riant : Couchés sans bouger / vieillards, nourrissons / tètent tes deux mamelles, Mort  !
Cependant, on emmène les parents en prison. Homicide par négligence. Ils devaient informer leur enfant des dangers de l’immobilité au bain. La loi l’ordonne.

Les Éticapolins craignent surtout l’accident qui les priverait du bonheur de mourir par étapes, selon leur coutume du décès aménagé.
Lorsque les parents deviennent quinquagénaires, leurs enfants s’établissent hors de la maison familiale, abandonnant les anciens époux face à face. Cette mort affective s’appelle le début de la fin. Les enfant, certes, reviendront prendre un repas hebdomadaire auprès de leurs parents et passeront parfois une partie de leurs vacances en leur compagnie. Ils ne leur offrent encore aucun cadeau rituel. Les parents, apprentis moribonds, s’appliquent alors à parler au passé et s’entraînent à la solitude.
Quand sonne la soixantaine, on retire des mains de l’intéressé les outils de son travail : bêche du paysan, poinçon de contrôleur, clavier de l’employée, tournevis du mécanicien… Cette opération donne souvent lieu à une cérémonie et on va même jusqu’à publier dans le quotidien régional la photo de l’heureux vainqueur admis au repos obligatoire. Non qu’on lui interdise de travailler mais il ne pourra plus le faire à titre professionnel, seulement comme amateur. Cette mort économique s’appelle déchéance. Les bénéficiaires ont le droit de s’asseoir sur des bancs à eux réservés dans les rues et les jardins. S’ils le peuvent, les enfants partagent alors un repas mensuel avec leurs vieux parents mais un mois chez l’un, un mois chez l’autre et pour les vacances chacun de son côté. Toutefois, les jeunes commence à offrir aux anciens de menus cadeaux, surtout utiles, ce qui pose beaucoup de problèmes car "les vieux ont déjà tout". Les sexagénaires s’entraînent à la lenteur.
Cet entraînement porte ses fruits. Dans les couples, le plus doué des deux, généralement l’homme, atteint avant l’autre l’immobilité complète, état de lenteur zéro. On l’élimine du circuit. La personne qui reste continuera à se ralentir à son rythme jusqu’à l’impotence qui justifiera son admission dans un établissement spécialisé où elle liera connaissance avec ses futurs coéquipiers de concessions temporaires. Un personnel professionnel en prendra soin. Cette troisième étape se nomme déclin et les personnes concernées les déclinants. Les déclinants ne se soucient plus de rien, même pas de leur propre existence, ils se déchargent de toute responsabilité. S’ils peuvent encore partager un repas annuel, leurs enfants les invitent en famille dans un excellent restaurant où ils se régalent de jambon/purée/yaourt. Ils reçoivent aussi des fleurs ou de joyeux télégrammes. Ils s’entraînent au froid.
Pour accéder à la quatrième et dernière étape appelée trépas, l’âge importe peu. Lorsque un bienheureux obtient la qualité de trépassé, on l’habille d’une caisse en bois pour le conduire dans son nouveau quartier, tranquille logement retiré sous la terre. Ses enfants et ses amis organisent une fête pour célébrer ce déplacement : ils ont le droit de gêner la circulation automobile en l’honneur du défunt. Ils se promènent portant des fleurs en perles. La plupart louent même des travestis ; ces artistes donnent leur tour de chant, parfois même en latin, font de la fumée d’encens et gesticulent autour d’un gobelet de vin. Mais loin de divertir, ces numéros affligent l’auditoire au point de lui tirer les larmes.
À partir de cette fête appelée funérailles, les enfants n’invitent plus jamais leurs vieux parents, même au restaurant. Cependant , ils leur offrent parfois des fleurs fraîches et viennent rituellement entretenir leur jardinet une fois par an, pour leur fête, car les trépassés ne se soucient plus d’agriculture.