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La ville capitale
lundi 13 décembre 2021, par
La ville capitale
Seule l’île la plus vaste, du nom d’Éticapole, a subi autrefois une tentative de colonisation. Les envahisseurs irlandais y ont laissé une ville, la seule de l’archipel, à vrai dire. Elle prétend donc au rang de ville capitale.
Autrefois, les indigènes éticapolins agençaient leurs simples villages dans de somptueuses clairières ou sur la croupe de collines fertiles, ombragées d’orangers. Ils construisaient traditionnellement en terre crue. Pour leurs entrepôts, ils se contentaient de monter des murs rectilignes avec des briques d’argile simplement séchées au soleil. Ils bâtissaient leurs élégantes cases, rondes et lisses, en pisé blond soutenu par une invisible armature de branchages. Pour toiture, ils disposaient des palmes que le soleil décolore en des nuances de vieil argent. Cela forme des ruelles. D’une chaumière à l’autre, on passe entre des remblais de poussière couronnés d’automne.
Ces architectures disposaient à des bonheurs accordés au climat.
Mais une ville exige d’autres ambitions. Les colonisateurs européens qui l’ont autrefois fondée, en eurent-ils honte comme de la preuve de leur usurpation ? Ils la cachèrent dans le repli abrupt d’une péninsule, la plus difficile d’accès, sinon par la mer repoussante.
La forêt défendait ces lieux denses. Il fallut défricher. Les colonisateurs utilisèrent à cet ouvrage le travail forcé des affranchis qu’ils libéraient en mer du trafic du bois d’ébène et débarquaient au plus pressé dans ces jungles sauvages. Ces misérables, forcés d’obéir, refusèrent cependant de couper un kapokier. Ces primitifs vénéraient cette essence : il fleurit rouge sang comme autant de blessure et ses fruits soyeux et blancs s’envolent comme les âmes des morts.
Autour de cet arbre alors modeste, les colonisateurs élevèrent en pierres taillées les signes de leur empire : le tribunal, la poste, la banque, le quartier général de la police et sur un monticule dominant le tout, le palais du gouverneur. Ils ornèrent ces bâtiments de frontons mamelus : la Justice en granit tenant sa balance, la Loi portant glaive de marbre au poing, la Poste nantie d’ailes en basalte aux talons, Industrie, Agriculture et Commerce dansant en lourd grès rose, telles Trois Grâces autour d’une corne d’abondance d’où coulent des bananes et des régimes de palmiste…
Aujourd’hui l’arbre a formidablement poussé. Splendide, il atteint les nuages. A son tour il domine ces bâtiments administratifs que les colonisateurs ont, bien entendu, solennellement remis aux Éticapolins lors de l’Indépendance.
A vrai dire, avant de quitter leur possession, les colonisateurs versèrent du ciment dans les tuyauteries si bien que les égouts se bloquèrent. Le soir même où les indigènes fêtaient l’Indépendance, la merde déborda des chiottes officiels. Les journalistes y virent un symbole. Depuis, les gens pissent librement dans les rues et pour le reste, à l’aurore, ils s’accroupissent au bas des murets. Une bruyante puanteur assaille la ville. On y suffoque. Les indigènes en rient : le voilà bien, le parfum de la liberté ! Le passant cogne du nez contre d’assourdissants nuages de mouches noires en rut.
La ville indigène, immense et monotone bidonville, se fond dans un brun rougeâtre - couleurs de rouille et de latérite. La tôle ondulée fournit la rouille. On utilise cet unique matériau aussi bien pour couvrir que pour dresser les parois des baraques.
Souvent, une tornade fait s’envoler ces tôles. Elles valsent dans le ciel, monstrueux cerfs-volants, et finissent par atterrir dans quelque cour, tournoyant et sifflant. Malheur au promeneur se trouve sur leur passage : elles le décapitent net ! On retrouvera le corps exsangue d’un côté, de l’autre la tête collée sur son plateau de rouille. On appelle cela : le coup de Saint-Jean-Baptiste. Les indigènes ajoutent que, miséricodieux, le Dieu du vent distingue ainsi les infortunés : il les entraîne sans procès, droit vers son paradis.
En une seule saison, pluies et soleils rongent ces tôles bon marché. Les habitants des bidonvilles les accumulent en croûtes dans l’espoir qu’elles résisteront mieux aux orages.
La couleur de la poussière provient du sol stérilisé par les excès du climat : la terre se tourne en latérite que le moindre vent effrite en poudre. Cette poudre brûle effroyablement les paupières ; par temps clair, les citadins pleurent. Sous la pluie, le sol se gonfle en torrents, carmin comme du sang frais puis se caille en flaques de boue cramoisie. On arpente des paysages d’abattoir.
Cela donne parfois des idées saignantes à la jeunesse oisive. Déguisés en soldats, ils se réunissent en bandes et se mettent en peine de faire régner l’ordre dans leur quartier.
Heureusement, ils ne sont armés que de machettes. Aussi ne saisissent-ils que de faibles enfants auxquels ils tranchent les poignets avant de les renvoyer chez eux, les mains coupées glissées dans les poches. Ces manières établissent beaucoup de tranquillité dans les rues : on n’y rencontre guère de piquepoquettes. La ville capitale reflète l’ordre.
Robert Vigneau : le blog !