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La mer frontière
dimanche 12 décembre 2021, par
La mer frontière
Les indigènes de l’archipel redoutent l’océan : sa seule vision provoque chez ces insulaires le tremblement du vertige. Ils ne touchent jamais un ressac : ils craignent trop de se brûler aux méduses qui abondent dans ses eaux volcaneuses et qu’ils tiennent pour les larmes d’ogres tapis dans les profondeurs sous-marines. Ils menacent les enfants désobéissants de les emmener aux bains de mer. L’effroi les soumet aussitôt.
Bien entendu, les Mikarois ne s’aventuraient jamais sur l’océan. Ils n’ont jamais établi de port maritime ni construit la moindre pinasse capable de franchir la barre, à vrai dire impitoyable, qui les sépare du monde. Chaque île possède ainsi, dans les esprits mêmes, la frontière la plus infranchissable qu’un pays puisse inventer : le diable !
Dans la langue mandoque, parlée à Narkos, l’océan se dit badanara, ce qui signifie séjour du Satan, enfer. Pour eux, le démon dégage l’odeur iodée de l’oursin et ruisselle de goémon. Il ressemble à une immense langouste. Il lève quelquefois du raz de marée ravageur de rivages. Ou bien roule-t-il sur le sable des plages en épaves étranges, bois flottés, bouchons de plastique, galets d’ambre, comme autant de tentations venues de planètes malfaisantes.
Les Éticapolins tiennent les poissons et les coquillages pour des créatures si répugnantes que la seule idée de s’en nourrir leur inflige de l’urticaire. Même du sel marin, ils se méfient ; ils le soupçonnent d’infliger des charmes dangereux. S’ils ont besoin de sel, ils vont à grand effort le recueillir dans de hautes mines en montagne.
L’océan avale leurs immondices. Ils y versent leurs égouts, ils y noient leurs condamnés à mort. Certains villages proches de la côte utilisent la plage comme latrines propitiatoires : à l’aube, chacun va religieusement montrer son cul à la mer. Les démons gavés de merdes n’ont plus d’appétit, croit-on, pour engloutir les âmes égarées.
Examinez la mappemonde : l’île des Éticapolins se tient égarée au plus désert de l’océan, à l’écart de tout, au ban des continents. Les tempêtes et les courants la retranchent irrémédiablement du reste de la planète. Comment des aventuriers ont-ils pu venir peupler cette terre dans la nuit des temps ? On s’interroge. Mais le périple de ces pionniers a laissé de telles traces d’horreur des flots que, chez leurs descendants, des millénaires après, tout ce qui touche à la mer fait trembler.
Assurément, ces ancêtres jadis n’arrivèrent pas par la mer, prétendent-ils. Ils choisirent le ciel : ils descendirent de la lune. Aussi, les Éticapolins ne croient-ils pas appartenir à l’espèce des hommes terrestres. Selon eux, ils forment une race particulière, d’une constitution différente de l’humanité habituelle et supérieure à elle, bien sûr, par l’intelligence et le raffinement. Certains médecins hésitent même à pratiquer sur eux transfusions sanguines ou greffes d’organes.
L’Histoire récente justifie cette haine de l’océan chez les Éticapolins : naguère, ne virent-ils pas surgir de la mer les vaisseaux d’acier des Occidentaux ? Ils prirent ces créatures rousses descendus de canonnières fumantes pour des soldats de Satan puisque leurs mythologies assurent que le maître du Mal réside dans l’océan. Or que faire à l’encontre des puissances surnaturelles ? Les Éticapolins s’enfuirent dans les forêts où ils s’abîmèrent en prières. Les envahisseurs en profitèrent pour mettre le feu aux villages, aux récoltes, pour mutiler quelques captifs, leur tranchant la verge et les oreilles : ainsi croyaient-ils se faire craindre.
Le contraire se produisit : s’ils s’attaquent à nos biens matériels, à nos intégrités physiques, pensèrent les Éticapolins, ces rouquins ne ressortent pas du Diable qui ne s’intéresse qu’aux âmes, avide de notre seule dimension spirituelle. Manifestement, ces envahisseurs n’avaient rien de surnaturel. Alors, les Éticapolins résistèrent. Connaissant leur terrain, il infligèrent de lourdes pertes aux étrangers : par la ruse, ils amenaient des escadrons dans des sables mouvants qui les engloutissaient. Ou bien lançaient-ils des paniers de serpents venimeux au milieu de leur campement.
Ces déboires amenèrent les aventuriers venus de la mer à quelque diplomatie. Les Éticapolins n’en espéraient pas moins et cessèrent parfois de s’opposer aux envahisseurs : ils en attendaient des révélations sur leur propre sort : pourquoi ces intrus lointains désiraient-ils s’implanter parmi eux ? De cette île quel profit espéraient-ils ? Rien à extraire ni à exploiter, mais sait-on jamais ? Si les étrangers allaient trouver en Éticapolie de quoi rendre la vie plus douce ?
Les étrangers ne trouvèrent rien de tel. Dans ce pays désespérément banal, dénué de minerai, de profits agricoles, de main d’œuvre industrieuse, ils se contentèrent de planter des drapeaux.
Les Éticapolins en ignoraient l’usage. Ces bouts d’étoffes claquant joyeusement dans le vent les réjouirent beaucoup. Cela devint une mode générale : les toits, les portails, les arbres, les carrefours, le moindre sommet, tout devint prétexte à déployer les plus invraisemblables étendards faits de tissus à fleurs, à pois ou à carreaux. Les belles pavoisaient la fenêtre de leur chambre assortie aux dentelles de leur chemise de nuit. Un étendage de barboteuses signalait un nouveau-né, un voile de tulle ensanglanté un dépucelage officiel, un tartan des Highlanders le logis d’un ivrogne. Les villages éticapolins fleuris de pavillons ressemblaient à des régates. Eux qui avaient tant négligé la mer, réinventaient les voiles.
Cette île seule subit la colonisation.
Plus insidieusement, l’invasion par l’océan mit l’Éticapolie au diapason de la civilisation mondiale. Ils adoptèrent le calendrier, le pantalon, le culte de Mozart et du Père Noël célibataire, le rêve des automobiles et les merguez. Basique, donc ! Des bétonneurs internationaux valorisèrent leurs plages si longtemps laissées sauvages en y alignant des hôtels-clubs autour de piscines à l’eau de mer filtrée, où les indigènes trouvèrent à s’employer comme serveurs de bar ou femmes de ménage touristiques.
Robert Vigneau : le blog !