géographie
vendredi 10 décembre 2021, par
L’archipel du Mikar
L’archipel du Mikar se trouve isolé en plein Océan Pacifique aux alentours de 130° de longitude ouest, à égale distance de l’Équateur et du Tropique du Cancer. Les séismes anciens ont disposé ces îles volcaniques en un cercle presque parfait d’environ 300 milles de diamètre.
Cet archipel tire son nom d’un phénomène océanique appelé Mikar. Il s’agit d’un courant circulaire extrêmement chaud et violent (16 miles/h). Il étreint ces étendues. Il en rend l’abord périlleux. Des remous imprévisibles en agitent les eaux, isolant ainsi les îles les unes des autres. L’origine de ce courant tempétueux reste encore mal connue. On suppose qu’il s’agit d’un phénomène lié à la présence d’un ou plusieurs siphons volcaniques sous-marins conjuguée avec l’action de la gravitation, lunaire en particulier. Ce Mikar, que les anglais nomment Death Circle Stream (Courant du cercle mortel), à la fois salé, bouillant et chargé de soufre, a longtemps empêché les communications et l’exploration de cet archipel.
En effet, ce courant repousse inexorablement toute embarcation vers le grand large. Seuls, de vigoureux cyclones parviennent à contrer cet effet centrifuge. Comment, sur ces îles mikaroises si reculées et si redoutables, des populations ont-elles réussi à s’implanter autrefois ? On ne le comprend guère. Le groupe sanguin de ces indigènes les apparente cependant au fond ourano-mélanésien. Probablement, ces lointaines migrations intervinrent-elles lors de la grande glaciation d’il y a cinquante milliers d’années, lorsque le niveau des mers s’abaissa de plus de cent mètres.
Toutefois, cet établissement lointain n’a laissé aucune trace dans les contes et légendes des Mikarois actuels. Tous se croient descendus du ciel, bien évidemment. Certains se prétendent engendrés par le soleil ; d’autres par les pluies ou les vents des typhons ; ou fruits d’accouplements d’étoiles lointaines. La plupart s’estiment enfants de la Lune. Ils en suivent souvent le calendrier. Aussi dans la plupart des îles, célèbrent-ils à grands bruits chaque nuit de pleine lune. Ils chantent et dansent par les chemins ; ils s’enivrent ; ils copulent dans l’intention de procréer ; les vieillards en profitent pour se suicider joyeusement afin, disent-ils, de rejoindre le ventre lumineux de leur mère divine.
La violence du courant du Mikar a toujours empêché la navigation ; il fallut attendre les bateaux à vapeur étrangers pour établir une relation entre les diverses îles de cet archipel unique. Il n’y eut donc jamais de guerre entre elles. Aucune conquête, aucune colonisation, aucune influence. Chacune, en vase clos, a évolué à sa façon. Chacune a créé ses coutumes originales, imaginé sa propre religion, organisé sa société particulière. Politiquement, elles diffèrent et on y rencontre des régimes fort disparates : royautés, républiques, féodalités tribales, oligarchies, théocraties, gérontocraties et bien sûr dictatures, toutes cantonnées à leur île par l’océan. Elles n’ont qu’un point commun : toutes ignorent le besoin d’une armée.
Les îles de cet archipel : une infinité de minuscules et quatre plus étendues : Narkos, Samulie, Frach, Eticapole.
En dépit de leur diversité, les îles du Mikar se réunissent aujourd’hui en une Confédération, uniquement chargée de gérer la politique extérieure de l’archipel. Cette Confédération leur a été imposée par les puissances étrangères. Pourtant, les Mikarois, déjà si peu enclins à lier contact entre eux, ne désirent pas entretenir de rapports diplomatiques avec les pays lointains non plus. Leurs relations internationales se réduisent à l’envoi d’une délégation de trois notables auprès des Nations-Unies. Ces trois notables ont pour seule mission de vendre aux enchères la voix dont dispose l’archipel à New-York lors des votes en Assemblée Plénière. Ce revenu suffit aux importations de carburant et biens d’équipement, à répartir entre les îles.
Les moyens aériens contemporains ont permis de relier facilement ces îles autrefois si étrangères les unes aux autres. Encore faudrait-il que les Mikarois éprouvent le besoin de se connaître et de se fréquenter. Or ils ne manifestent aucun désir de rencontrer leurs semblables ; ils ne fournissent pas les financements que de tels équipements aériens supposent. Leur économie suffit tout juste à assurer la subsistance des îles. A peine exploitent-ils une flottille d’incertains dirigeables et d’ULM, à vrai dire assez inutiles.
Ces frêles engins ne servent qu’aux rencontres entre chefs coutumiers chargés d’établir la délégation du Mikar auprès des Nations-Unies. Pour le reste, les indigènes de l’archipel continuent à s’ignorer d’une île à l’autre et cette traditionnelle indifférence leur convient.
Robert Vigneau : le blog !