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Les chants d’oiseaux 39
vendredi 3 décembre 2021, par
Les chants d’oiseaux
Au Danemark, Michael nous a emmené en pleine nuit écouter les rossignols dans la forêt. On a pris la voiture, un thermos de thé brûlant, des lampes de poche. Il fallait se couvrir, pull et anorak ; il gelait. Sous une lune presque pleine, nous avons marché jusqu’à une clairière réputée pour ses rossignols. Ces bestioles-là ont l’habitude des visiteurs, notre présence ne leur a pas rabattu la sérénade. Ils s’égosillaient tous azimuts.
Je dois reconnaître que, pour de simples animaux, ils possèdent un sacré talent, ces oiseaux ! Ils attaquent avec aplomb, ils te poussent la trille, allongent les roulades, et je te pointe une appogiature, et je te file un phrasé de fugue à faire pâlir Jean-Sébastien ! Une merveille de composition, une invention sans cesse renouvelée. Quels artistes !
- Écoutez-moi ces mélodies d’amour ! soufflait Michael. Avez-vous jamais entendu langage plus tendre ?
- Que disent-ils ? demanda Bianca.
- Vous me plaisez, Mademoiselle Rossignolette ! répondit Michael. Je vous propose mon amour. Voilà ce qu’ils chantent ! Pour vous je chanterai jusqu’à l’aurore, je bercerai vos songes de mes romances les plus douces. À la ressemblance du miel de vos yeux, de l’éclat charmeur de votre sourire ! Pour vous, j’ai construit ce nid d’amour, regardez-le ! Approchez sans crainte, ma belle ! Venez apprécier le confort. Pour vous accueillir. Viendrez-vous le partager avec moi ? Jugez comme je l’ai placé dans un endroit judicieux, notre nid secret, hors de la vue des éperviers, inaccessible aux rats, aux chats sauvages ! Là, nous connaîtrons la volupté ! Vous avez si longtemps habité mes rêves, ma chérie ! Je chasserai pour vous. Ma force, mon habileté dépassent la mesure. D’un baiser, je poserai dans votre bec les vermisseaux les plus savoureux ! Quelles ailes l’amour ne me donnera-t-il pas pour satisfaire votre moindre désir ? Oh ! ma tant-aimée, donnez-moi votre consentement, un mot d’espoir pour ce pauvre cœur de rossignol solitaire ! Bianca fit semblant d’étouffer un rire de politesse. Quel bavard sentimental, ce Michael, avec son baratin à la noix !
- Tu parais tout à fait à l’aise dans le langage rossignol, dis-je. Pour ma part, je ne le connais pas. Pourtant, il me semble que ces merveilleuses mélodies doivent moins à Roméo qu’à Matamore.
– Que veux-tu dire ?
- Il ne s’agit pas là de déclarations d’amour. Moi, j’entends plutôt des rodomontades ! Il se lancent des injures, des menaces. Ces bravaches-là n’appellent pas l’âme sœur, ils défendent aux autres mâles d’empiéter sur leur espace !
- En France, je ne me prononcerai pas : je ne connais pas les mœurs de vos rossignols ! Mais ici, au Danemark, qu’en savez-vous ? Vous ne parlez pas le danois. Comment pourriez-vous comprendre ce que racontent nos rossignols ?
- Chut ! Écoutez ! dit Bianca.
Je n’insistai pas. Par politesse envers mon hôte. Et puis, on ne discute pas avec une personne en proie aux idées fixes. Pourtant, j’en mets ma main au feu, j’entendais dans ces gazouillis un échange d’intimidations : « Hé ! tire-toi de là, greluchon. Tu ne vois pas que cet érable m’appartient ? Tu la veux, ta dérouillée ? - Chiche ? Viens-y, je t ’attends, grande gueule ! - Retenez-moi, ou je fais un malheur ! - Tu crois m’intimider, dégonflé ? J’en ai fait plier de plus asticotés que toi, mon vieux ! Je partirai si je veux ! Quand je le déciderai, na ! Si tu crois m’effrayer, panouille, avec tes ronflements de propriétaire ! - Non mais je vais lui voler dans les plumes, à cet enfoiré ! » Bref, ces rossignols s’égosillaient à marquer leur territoire. Comme les chiens le font en pissant à chaque borne. Chacun son truc.
Au retour dans la voiture, Bianca passa son bras sur l’épaule de Michael.
- Messiaen , célèbre compositeur, s’inspirait des chants d’oiseaux, dit-elle. Du moins, il s’en vantait ! L’alouette, le pinson, le chardonneret... Il les espionnait dans les fourrés. Il tirait son papier à musique et prenait leurs roucoulades en dictée. Ensuite, il accommodait ces phrasés pour orchestre, pardi, et ça donnait des symphonies !
- Du tripatouillage pour les gogos ! dis-je. À sa place, j’aurais évité de m’en vanter : copier de chants d’oiseaux, cela prouvait surtout son manque d’inspiration. Merles et canaris, un compositeur, ça ? Tout au plus un arrangeur !
- Selon lui, les concerts d’oiseaux traduisent la musique de Dieu.
- Quelles sottises la bigoterie ne fait-elle pas avancer ! Dieu dans le cri du coq, dans le gloussement des poules, le sifflement de l’oie ? Dieu nasillerait dans le bec du canard, alors ? Vous voulez rire, cher Messiaen ! À l’évidence, ces volailles ne gueulent pas d’amour universel. Non : elles fulminent, elles se balancent des injures, voilà la vérité ! Le coq se dresse sur son fumier, roule des mécaniques emplumées et hurle avec colère :
« Que personne ne s’avise d’approcher de mon harem, ou alors il aura affaire à moi ! » Un vantard.
- Haendel aussi s’inspirait des chants d’oiseaux, dit Michael.
- Pourquoi pas ? dis-je. On peut s’inspirer de tout. Même d’une locomotive à vapeur ! Non, voici ce que je prétends : les cris d’oiseaux ne conduisent certainement pas au psaume, à l’oratorio, au motet ni même au lied ou au madrigal. Honnêtement, non ! Ces invectives de rossignol ne peuvent mener qu’au pire répertoire guerrier, à la musique militaire, à du bastringue pour champ de bataille... Michael appuya sur le bouton de l’autoradio et sa main, comme par négligence, retomba sur le genou de Bianca. Il faisait nuit, il croyait que je ne m’apercevais de rien. La radio diffusait du Schubert, l’andante du quatuor n°15, je crois. Je ne pouvais que me taire. Je me retournais sur la banquette et fis semblant de dormir.
Robert Vigneau : le blog !