Prunes de pauvres…

mercredi 27 juin 2018
par  Robert Vigneau
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Depuis plus de trois décennies, je compose un calendrier de MES boissons ou nourritures pour présenter les vœux de saison aux francophones en mon cœur. Ces douze quatrains, un par mois, célèbrent des émotions, des parentèles ou des événements privés, lointains, disparates, parfois même si personnels qu’ils ont pu sembler obscurs aux récipiendaires.
En contrition, voici quelques précisions ou détails, souvent d’ordre intime ou familial, susceptibles d’éclairer le contexte de ces confidences. Et puis, ça me fait plaisir de raconter ces bribes. Cette fois, il s’agit de mes fruits sur l’arbre, calendrier de maraudes, paru en la fermentation de 1998. La plupart sont situés tant ils renvoient à des souvenirs précis qu’il me suffira donc ici d’évoquer …

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Prunes de contrebande ?

 
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Juillet de guerre - et pas le rond !
 
Mémé filait au clair de lune
 
Jusqu’à l’octroi de Saint-Girons
 
Vendre au noir un panier des prunes.

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En juillet 1942, pour fuir la famine niçoise, papa me conduisit passer les grandes vacances d’été à Aubert (Ariège) chez sa mère récemment veuve. Je connaissais mal cette grand-mère, rarement entraperçue précédemment ; elle demeurait si loin !

Ce fut un été décisif : mémé d’Aubert se révéla attentive, généreuse, fière de son marmot et comme appliquée à gommer les confusions qui avait autrefois brouillé la famille lors des noces de mes parents – méprises que j’ignorais alors et ne découvris que longtemps après. Elle m’organisa un jardinet, me chargea d’un couple de pigeons en son élevage et chaque soir, à quatre pattes, traquait avec moi les dessous de lit où se planquaient les farfadets des contes qu’elle me lisait. Elle cuisait la soupe dans l’âtre, fumet inoubliable, et faisait la lessive à la cendre de bois. Que de révélations !

Les quetsches de juillet donnaient à plein dans notre vallée du Lez. Un lundi, jour de marché, elle organisa une expédition vers la ville voisine, Saint-Girons. Nous partirions dans la nuit avec un lourd panier de prunes. Nous marcherions sous les étoiles. Facile pour les vendre de trouver place sur un trottoir. Nous reviendrions glorieusement par l’autocar… Ainsi fut fait.

Voilà pour la stratégie mais j’ai souvent repensé à cette nuit-là, qui me révéla mémé d’Aubert.
D’abord, elle a chanté tout au long des quatre kilomètres sous la nuit par les champs et par les bois jusqu’à la ville. Je trouvais ça formidable de joie. En fait, elle avait peur, je crois, tout simplement peur pour elle et pour moi, et tentait ainsi de conjurer sa panique.

Ensuite, à l’entrée de Saint-Girons, se dressait l’octroi, redoutable bureau chargé du contrôle fiscal où des douaniers municipaux (les gabians, gabelous) levaient ce qui deviendra plus tard la taxe locale. Entrant dans la ville avec un plein panier de fruits, un jour de marché, mémé était certainement redevable d’inspection. Pourtant, elle n’eut rien à payer : elle fit valoir son récent veuvage d’un ancien collègue (douanier gouvernemental !) et ce petit-fils qu’elle entreprenait de requinquer des famines niçoises. Passez, pauvre dame !

J’ignore le destin de nos prunes. Ça ne m’intéressait guère alors. Il y avait tant à découvrir : la basse-cour se vendait par couples : lapin, lapine/ coq, poule /jars, oie/etc. Logique agricole ? Les carcasses écorchées aux étals des bouchers. Effrayant. Donner la main pour pas se perdre. Rassurant. Tous les hommes en béret, toutes les femmes en foulard. Puis la fierté d’attendre, assis derrière le chauffeur, que l’autobus démarre ! Et la gloire d’en descendre au bout du chemin d’Aubert.

Voilà ce que l’enfant apercevait, tout gosse… Mais au fil des ans, l’âge venant, je me demande comment vécut cette lointaine grand-mère. Le gabelou de Saint-Girons avait raison : pauvre dame !

Pourquoi aller dans la nuit vendre un panier de prunes ? En fait, la pauvre n’avait aucun argent. Aurait-elle touché sa maigre part de la pension de réversion, prévue dans son cas pour un mari fonctionnaire, elle n’aurait certainement pas osé y toucher - par réflexe de lésine sénile. Dépendant donc des aides chiches fournies par un fils cheminot et une fille boniche, lesquels ne roulaient guère sur l’or !
Pourquoi m’entrainer dans cette aventure nocturne ? Mais à qui cette pauvre aurait-elle pu confier son être le plus précieux, son petit-fils ? Par ailleurs, ma présence se révélerait utile pour apitoyer les gabelous municipaux !
Pourquoi élever des pigeons ? Parce que ça ne coûte rien, pardi ! Cette volaille se nourrit en plein champ, donc chez les autres. Sa croissance est exceptionnellement rapide : un ménage fournit un couple de pigeonneaux tous les deux, trois mois. Il suffit d’ajuster son appétit carnivore à ce rythme.
Ainsi de multiples détails, mis bout à bout, lessive à la cendre, raccommodages aux lunettes fendues, bottines désaccordées, tout m’incline à penser que cette grand-mère connut une vie obsédée par la misère. Réelle ou imaginaire, peu importe. Obsédée.
Ce fut notre seul été. Trop tôt, trop tard pour me laisser apprivoiser. Elle disparut au février suivant.


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