La pomme de terre pour mars

mercredi 30 mai 2018
par  Robert Vigneau
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Depuis plus de trois décennies, je compose un calendrier de MES boissons ou nourritures pour présenter les vœux de saison aux francophones en mon cœur. Ces douze quatrains, un par mois, célèbrent des parentèles ou des événements privés, lointains, parfois même si personnels qu’ils ont pu sembler obscurs aux récipiendaires.
En contrition, voici quelques précisions ou détails, souvent d’ordre intime ou familial, susceptibles d’éclairer le contexte de ces confidences. Et puis, ça me fait plaisir de raconter ces bribes. Cette fois, il s’agit de mes pommes de terre, calendrier paru à la germination de 1997.

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Mars
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Jeudi, corvée de doryphores.
 
Leur sang collait du jaune aux mains,
 
Ils claquaient sec, ils puaient fort,
 
Vive De Gaulle ! A bas Pétain !

Brièvement, la situation : le jeudi fut longtemps jour traditionnel de congé scolaire mais les écoliers ne chômaient pas pour autant : pendant la guerre, on les employait à ramasser et tuer les redoutables doryphores, insectes ravageurs de la pomme de terre qu’il fallait protéger de l’occupant, bien sûr, mais cet acte prenait aussi signification de résistance puisque doryphore était justement, alors, le surnom injurieux pour "allemand", réputé bouffeur de Kartoffel.

Plus de détails personnels ? Le Chemin de fer d’Oyonnax possédait non loin de la gare quelques friches qu’en cette période de disette nazie, il confia à ses employés pour qu’ils y produisent quelques légumes à usage familial. Des jardins ouvriers, comme aurait dit le bon abbé Lemire. Ainsi papa retourna-t-il son lopin pour y semer des pommes de terre. Il cultivait aussi des framboisiers, des groseilliers (à maquereau), des céleris, carottes et nous élevâmes même des lapins dont il fallait couper le fourrage dans les remblais ferroviaires, mais chut ! c’est déjà une autre histoire !
Dès que le feuillage des pommes de terre s’épanouit, les doryphores se multiplient ; nous ignorions tout de ce prédateur boulimique. Il fallait l’exterminer. A une époque où les insecticides n’existaient pas.
Papa établit rapidement la stratégie : le jeudi, jour de congé scolaire, maman, mon frère ainé et moi-même étions mobilisés pour cueillir et écraser ces abominables prédateurs. Au début, ce fut un jeu : ils crevaient d’un claquement sec sous nos petits doigts qu’ils teintaient de leur sang curieusement jaune et fichtrement nauséabond. Nous lancions des injonctions d’usage, selon notre esprit anti-nazi.
Mais le jeu, si victorieux face à l’abondance de tant de victimes, devint vite fastidieux. Par bonheur, papa vint inspecter les opérations, s’en déclara satisfait et… rendez-vous fut pris pour la semaine prochaine. Et ainsi de suite ! Finalement, oui, nous vinrent à bout de l’invasion des doryphores. Avec ces assurances de victoire que furent la récolte finale des pommes de terre de « notre » jardin et la première casserole de « pommes en robe des champs ».

Quand je demande aux djeunes de mon entourage s’ils savent ce qu’est un doryphore, ils ouvrent des yeux étonnés. Kezako ? J’en suis heureux. On a fait du bon boulot, papa !


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