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Oraison - Vasant Raichoor

mardi 13 janvier 2015, par Robert Vigneau

Déjà sept années que Vasant, nous ne l’entendons plus rire.

Ce tristre anniversaire, mon cœur le pleure en secret. Aujourd’hui pourtant, je ne résiste pas à vous infliger ces mots, parus le 20 mars 2007, que je n’aurais jamais dû dire.

Oraison pour Vasant Raichoor, le 19 janvier 2007 au crématorium du Père Lachaise…

La personne, la personnalité de Vasant Raichoor échappait aux repères habituels : partagé entre ses deux ancrages, l’Inde encore rurale de ses origines où il enseignait notre langue et la France citadine de ses amours familiales, aussi à l’aise dans ses deux continents, il possédait une exceptionnelle force de vie pour mener de front ces deux existences si différentes. Une image le fera comprendre à nos esprits sédentaires : Vasant, c’était un oiseau migrateur, un de ces oiseaux dont la vie balance entre deux nids lointains auxquels ils restent obstinément fidèles – car ces migrateurs qu’on croit sans cesse en partance, sans cesse en absence, en errance, offrent au contraire, qu’on y songe, la plus évidente preuve de la constance de l’amour. Pour avoir longuement connu Vasant à Dharwar, à Paris, en ses deux nids assidus, je veux témoigner à ma façon de ce vivant exceptionnel.

Je l’ai rencontré au soir du 6 décembre 1970 à la gare de Dharwar. Je venais prendre mon poste au Département des Langues étrangères de l’Université Karnatique. Sur le quai m’accueillirent trois de mes futurs élèves de Maîtrise. Joyeux, magnifiques de jeunesse, intimidés en leur français hésitant d’émotion. Il y avait Dilip qui possédait déjà la prestance de maître de cérémonie, Xavier encore imprégné de l’onction du séminaire qu’il venait de quitter et enfin, géant de la bande, bien posé sur ses pieds, Vasant Raichoor qui riait le plus fort pour dissimuler ses incertitudes linguistiques. C’est lui qui, d’autorité, empoigna mon bagage et ouvrit la voiture dont il prit le volant. Un homme d’action !

Grâce à l’habileté du Docteur Mahalé qui le dirigeait, notre Département de français de l’Université Karnatique était alors le seul établissement de toute l’Inde du Sud à préparer à la Maîtrise de Français. D’un peu partout, nous recevions des étudiants de haut niveau. Peu nombreux mais tellement emblématiques du foisonnement de l’Inde laïque et pluriculturelle : hindous de toutes nuances, catholiques, protestants, lingayats, musulmans, nous venaient du Tamilnad, du Kerala, de Goa, du Karnataka aussi, bien sûr. Je ne réalisais pas tout de suite cette diversité tant chacun se glissait naturellement dans notre moule d’enseignement. Autre caractéristique de ces étudiants : ils venaient au français par vocation tardive, comme quelques anciens séminaristes férus de latin, ou Jamsheed diplômé de commerce qui avait décidé de bifurquer vers le français. De même, Vasant Raichoor, géographe de formation. Pour couronner une licence scientifique, les étudiants devaient passer un certificat de langue étrangère. Ainsi Vasant découvrit-il et s’éprit de cette langue française qui désormais dirigerait exclusivement ses études puis sa vie.

Admirables étudiants ! Je découvrais que chacun maîtrisait déjà une demi-douzaine de langues. Par exemple, Vasant, sa langue maternelle, c’était le kanara, mais le marathi ne devait pas se murmurer loin de son berceau car il pratiquait cette musique avec un attendrissement qui ne trompe pas. Bien sûr, il parlait, lisait, écrivait, rédigeait anglais et hindi. Donc maîtrisait l’ourdou. À Goa, je l’entendis s’exprimer en konkani avec beaucoup de naturel. Je suppose qu’il n’aurait pas été perdu dans un environnement télougou, tamoul ou malayalam mais je n’ai pas eu l’occasion de l’entendre dans ces orchestrations. En fait, il maîtrisait naturellement deux familles de langue hétérogènes, la dravidienne et l’indo-européenne. Et le voilà qui s’amourache du français dont il fera sa spécialité !

Mes étudiants venus de loin, pris en charge par la cité universitaire, pouvaient consacrer librement jours et nuits aux études. Je les harcelais de travaux, de lectures, de rédactions. Ils s’en montraient ravis. Vasant faisait exception. Seul dharwarien, il devait composer avec sa famille, charge qui lui prenait du temps au détriment de ses études. De plus, unique dans la classe à connaître les ressources de la ville, il se trouvait souvent sollicité par ses condisciples. Il ne savait pas refuser. Ainsi s’imposait-il dans sa carrure de chef, obligeant et généreux. Mais ses résultats parfois m’inquiétaient. Je le lui dis. Il redressa le cap.

Je m’inquiétais d’autant plus que le Docteur Mahalé appelé à l’Université Nationale Jawâharlâl Nehru de Delhi m’avait laissé la charge de notre département. À moi de conduire ses poussins vers la réussite ! Dans ma vie, ce fut décisif : plus que la leur, ce fut ma propre métamorphose. Maîtres, élèves, nous vivions tous dans l’élégant campus de l’Université, enclave érudite cernée de campagnes longuement moyenâgeuses. Très naturellement, mes étudiants poussaient volontiers la porte de notre maison, copinaient comme de grands frères avec mes gamins émerveillés et bien sûr, il y avait toujours un de ces jeunes gens que tenaillait quelque problème de cœur, c’est l’âge, de conflit familial, d’inquiétude de santé, peut-être de difficulté financière, bref quelqu’un qui avait besoin en confidence, en confiance, d’une oreille aînée, attentive, distante et respectée. Et c’est ainsi que moi qui n’étais venu que pour enseigner du haut d’une chaire la littérature française, mes étudiants m’ont transformé en père spirituel, en guru ! Et eux tous, ils montraient âme de disciple, de shishya, enfants spirituels du même maître ! Ils devenaient ma famille invisible. Or en cet honneur qui m’était dévolu, Vasant plus que les autres a joué sa part parce que les siens habitant Dharwar, les liens se sont largement tissés de foyer à foyer, dans un engagement moins individuel que celui de ses condisciples.

Cette longue amitié qui soude nos trois mousquetaires Jamsheed, Dilip et Vasant, si différents l’un de l’autre au-delà de leur commun goût pour le français, ne date pas de leurs années étudiantes à Dharwar pour la simple raison que Jamsheed n’appartient pas à la même promotion que les deux autres. Plus qu’amis, ils se sentent frères, je crois, frères spirituels à l’unisson de cette complicité assez particulière de disciples, qu’on trouvait dans les ateliers italiens d’autrefois.

La famille Raichoor, d’humble origine paysanne, appartenait probablement à ces catégories de manants auxquels dans l’Inde ancienne l’écriture demeurait interdite. Le père de Vasant, Irappa Raichoor possédait la taille athlétique dont a hérité Vikram, l’aîné de ses petits-fils. Cela lui permit d’échapper à la glèbe : il réussit à entrer dans la police. Il étudia. Comme il disposait d’une tête excellente à l’accord de sa taille, il prit rapidement du grade. Bref, encore jeune, le voilà déjà commissaire de police, fonctionnaire de force, exécuteur des lois. En service, il meurt de mort violente. Vasant avait dix-huit ans.

Vasant avait dix-huit ans et devenait chef d’une famille de six personnes. Le père avait assez montré l’importance d’apprendre. Tous les enfants firent de sérieuses études. Vasant, jusqu’à une thèse en Sorbonne ; son frère puîné est docteur en médecine ; le dernier, ingénieur des Ponts et Chaussées ; les deux filles, enseignantes… Madame Raichoor mère tenait l’esquif avec d’autant plus de mérite que sa pension de veuve d’officier s’amenuisait au fil des ans. Une fois ses enfants éduqués, tirés d’affaire, elle ne prit pas son repos : la maison accueillait des cousins villageois adoptés pour suivre une bonne scolarité. Apprendre, toujours, apprendre pour effacer les siècles noirs ! Lorsque je pense à Madame Raichoor, c’est le mot plénitude qui me vient au cœur. Elle règne. Elle garde aux lèvres, aux yeux, un sourire d’indulgence qui met beaucoup d’amitié dans la vie. Nous discutions longuement ensemble. Comme elle ne parle que le kanara, langue que je ne pratique pas, ma foi, je lui répondais en français. Elle m’expliquait des projets d’irrigation agricole, de raffineries de sucre, des choses plutôt techniques qui devenaient si simples dans sa bouche. Je lui racontais les saisons d’Europe. Vasant qui comprenait les deux langues, notre conversation le faisait bien rire.
Est-ce qu’on diverge vraiment ? lui demandais-je.
Pas du tout. Des broutilles. Vous êtes sur la même longueur d’onde.
Alors pourquoi tu te moques ?
Je ne me moque pas : je jubile. Plus tard, l’éventualité ne m’en avait jamais effleuré, j’appris que Madame Raichoor ne sait pas lire. Ce raccourci bouleverse : la mère illettrée et le fils docteur en littérature à la Sorbonne…

Vasant, ce mot signifie "printemps". Jamais nom ne fut mieux porté. Quand Vasant déambulait au marché ou entrait au cinéma, les mains se levaient et s’ouvraient comme des fleurs en signe de salut. Il connaissait tout le monde. Chacun lui souriait. Il rayonnait. En sa compagnie, je savourais cette popularité. Oh ! s’excusait-il, j’ai fait toute ma scolarité ici. A la fin, ça fait beaucoup de camarades d’école, de collège, de lycée, de Faculté…

Féru de théâtre, j’entraînais mes étudiants dans un curieux établissement, une sorte de vaste chaumière de bambous et de palmes établie sur un terre-plein durant la saison sèche. C’était une salle de spectacle. Elle fleurait l’étable. Les veilles de foire, s’y jouaient d’interminables mélos à l’usage des paysans qui dormaient sur place à l’issue de la représentation. Vasant devint la cheville ouvrière de ces débauches dramatiques : lui seul connaissait assez bien le kanara campagnard pour nous traduire la vigueur des réparties et nous en faire approcher la saveur. Nous découvrîmes que ce répertoire rural s’inspirait d’intrigues et de personnages du théâtre… français du XVIIIe siècle. Très naturellement, Vasant entrait dans ce qui deviendra sa spécialité : la littérature comparée. Il m’invitait à des opéras marathi chargés d’ors et de fards. Il me signalait des spectacles villageois dans des bleds improbables. Pelotonnés sur la pétoire, nous roulions dans la nuit jusqu’à Gadag pour découvrir quelque interprète de légende. Curieuse approche universitaire, vraiment ! Mais il en tira son blé : sa thèse sur les adaptations de Molière dans le théâtre kanara prolonge, explicite, balise ces excursions théâtrales où nous prenions tant de bonheur.

Cette thèse originale présentée en Sorbonne lui assura une brillante carrière au sein de la Karnatak University à laquelle il resta attaché toute sa vie. Il y devint professeur titulaire de la chaire de français, puis chef du Département des Langues Etrangères et enfin il fut élu "Registrar", c’est-à-dire Secrétaire Général de l’Université. Ainsi, depuis son premier banc d’étudiant jusqu’au prestigieux bureau de la plus haute fonction, a-t-il gravi tous les échelons de cette institution. J’admire que ce fut sans métamorphose apparente : trop souvent, toute personne investie de charges importantes, s’alourdit d’assurance, de distance, de hauteur, de lenteurs mesurées, bref : devient notable. Rien de tel chez Vasant. Il ne se barda jamais d’importance, de son importance pourtant réelle. Il restait fidèle à ses enthousiasmes, à ses copains de tous bords, de l’artiste à l’ingénieur ou au fermier, fidèle à la courtoisie de l’accueil, aux joies de la vie, à son originale vivacité d’être. Je ne l’ai jamais vu se départir de sa jeunesse de cœur. Je ne l’ai jamais entendu prononcer un mot de discrimination. Je ne l’ai jamais surpris à tolérer les propagandes ou les communautarismes. Un type droit !

Bien sûr, je parle ici de son versant indien, de son premier nid d’oiseau pas encore migrateur, celui qu’ignorent la plupart de ses parents et amis français qui l’accompagnent aujourd’hui. Il vint en France pour poursuivre ses études supérieures, rencontra Christiane, linguiste spécialiste d’un rare idiome indien, et tous deux fondèrent ce nid parisien où, au fil des ans, ils nous accueillaient lorsque le printemps ramenait Vasant vers sa couvée. Leur couple étonnait. Hors-norme, là encore.

De si longues absences ! Comment fonctionnaient-ils ? se demandaient certains proches de leurs coeurs. Hé ! comme font les familles de marins au long cours… Tout d’abord, en trois décennies, les communications se sont accélérées, les distances rétrécies, les continents s’échangent leurs banlieues : l’éloignement a changé de sens. Christiane et Vasant inventaient la gageure d’un couple nouveau qui ne laisse pas au traintrain quotidien la possibilité d’éroder l’amour, où chaque retrouvaille devient simple fête, où le désir se renouvelle. Vasant, exilé en France, aurait-il donné toute sa mesure ? Christiane, établie en Inde, aurait-elle disposé des outils professionnels dont elle use ? Ils n’ont rien abandonné d’eux-mêmes pour s’unir : tous deux épanouis dans continents et métiers parallèles, reflets opposés d’un miroir unique, l’un enseignant en Inde la langue française, l’autre étudiant en France une langue indienne… En France, on ne croyait Vasant qu’en vacances. En fait, il vivait enfin sa famille. Pleinement dans le nid. Attentif. Couvant. Plus intensément que tant d’autres qui partagent certes tout le quotidien de leurs proches mais sans jamais échanger parole, un quotidien réquisitionné de routines, de télé, de métro, de travaux, de conso, d’écrans et trop souvent de solitude intime…

En novembre dernier, j’apportais chaque jour un thermos de thé à Vasant hospitalisé. Pour l’échange, je disposais donc de deux thermos identiques. Ça l’étonnait. Pour l’amuser, je lui racontais donc dans quelles circonstances j’avais naguère acheté ces deux bouteilles semblables. L’anecdote lui plut. Dès qu’il se crut en convalescence, à la première rémission de son mal, il entreprit de la narrer en kanara sous le titre de Lili. Cela donne un court récit qu’évidemment je ne puis lire. Pour mon usage, il en réalisa la traduction en français, une traduction hâtive, tracée entre deux douleurs, bouleversante d’urgence. Il me l’envoie par internet . J’entreprends de la peaufiner quand j’apprends, trop tard, sans l’avoir revu, j’apprends l’irrémédiable. Vasant, tu m’as fait la première entourloupe de ce ministère de gourou où tu m’avais institué : tu n’as pas attendu la correction de ta dernière rédaction.

Quel fut son dernier mot ? ai-je demandé à ceux qui l’entouraient alors. Dilip et Nicole entraient dans sa chambre et comme mes deux lascars en avaient l’habitude pour faire bisquer leurs épouses qui ne comprenaient pas cette langue, Dilip s’adressa à Vasant en hindi. Alors Professeur Vasant Raichoor à bout de souffle : "Parle-moi français !"

Quelle ultime déclaration d’amour vers ses enfants à travers la langue de leur mère !

Messages

  • Heureuse de vous avoir retrouvé, cher Robert, par la lecture de l’hommage à votre ami Vasant

    Quel belle personne ! sa femme aussi , que j’ai rapidement aperçue, apportant une oeuvre du peintre Arya, chez Anders Hus.

    Je vous espère en bonne forme
    Je vous adresse mes amitiés de rentrée 08

    Anne Ch( l’amie de Daniel F.)

  • Mon tres cher Professeur,
    Qu’elle est emouvante, votre oraison pour Vasant !
    J’ai revecu toute ma vie estudiantine a Dharwar sous votre direction, en lisant ce brillant article. Quelle belle prose ! Je vous ai toujours admire, comme vous le savez. Je dois ma reussite dans la carriere enormement a vous. Je l’ai reconnu dans ma these doctorale.
    Que le bon Dieu Qui vous a cree et Qui vous a mele dans nos vies, vous benisse et vous comble de paix, joie, sante et de contentement !
    Respectueusement,
    Gabriel Francis Xavier Raj
    L’un de vos premiers etudiants a Dharwar, ce Xavier dont vous vous souvenez dans cette piece necrologique, decore de Palmes Academiques par le Ministre de l’Education du Gouvernement de France le 8 decembre, 2005 Fete de l’Immaculee Conception de Marie, Patronne de France, en Vencois vous ne l’ignoreriez pas, cette fete ! Cet honneur vous revient, cher Professeur !