Accueil > Jours > Naissance de l’ainé

Naissance de l’ainé

mercredi 24 juillet 2019, par Robert Vigneau

.

Naissance de l’ainé

.

Il y a cinquante-cinq ans, je fus champion de halètement.

Nous attendions notre premier enfant et nous nous entrainions à l’accouchement sans douleur, technique alors relativement récente – que l’usage des péridurales nuancerait vers les années 80. Il s’agissait de retrouver le naturel au delà de la longue malédiction de l’enfantement dans la douleur dont la Bible punit cette pécheresse d’Ève.

Nous avions l’impression de conquérir un domaine jusqu’alors interdit. Cela m’étonnait que ma belle-famille, pourtant si catho, et pratiquante, si attachée au dogme, optât sans sourciller en faveur de ces méthodes ouvertement cryptomarxistes.

Notre entrainement se passait en amoureux sportifs, sous la conduite du rassurant médecin accoucheur vite devenu un ami. Il nous avait fait visiter sa clinique du Chapeau Rouge, toute neuve. Y compris la salle de gynéco dont les étriers nous étonnèrent. Marie-Hélène, habituée des gymnastiques scolaires, s’organisait comme pour un match et m’indiquait comment ajuster ma respiration à celle de ses efforts à venir ; elle sollicitait un travail d’équipe mais oui, comme pour une partie de basket. L’enfant naitrait de nous deux.

Aujourd’hui, je mesure combien l’acte de la naissance en Occident a évolué en cinquante ans : on explore le fœtus, on annonce son sexe, on prévoit les incohérences, on prévient les accidents. Nous nous imaginions pionniers alors que nous pataugions encore au moyen-âge médical.

J’ai passionnément aimé ces jours, ces nuits de la fin de notre grossesse : le fardeau pour la future maman et moi, léger à son service. Ce ventre qui roule entre nos draps ! Les baisers redoublés en désirs d’amour et de paternité ! Ce bonheur de regarder un berceau en espérance ! Je découvrais des mots étonnants : parturiente, primipare. Pourquoi les avoir jusqu’alors ignorés ? Et chaque minute en attente de la dilatation du col de l’utérus qui donnerait la signal de la naissance.

Elle se produisit enfin, une belle aurore, cette fameuse dilatation. Paraît-il. Je n’en aperçus rien. Ruée vers la maternité. Halètements, autres exploits. Je devins soudain immensément admiratif de mon épouse. Je me souviens de ses ongles dans ma paume, de nos souffles accordés. Je me souviens de si peu en somme : en ces instants, la vraie championne à la course, ce fut elle ! Quel sprint, quelle offrande, cette mise au monde ! Un garçon ! L’enfant gluant d’amour tomba dans mes mains jointes.

Mais de ces épreuves, de celles qui s’ensuivirent, non, je ne garde aucune mémoire. Tous évènements furent éclipsés par ma joie, une joie décisive, souveraine par laquelle a commencé la vie de mon fils ainé, en ce jour cinquantenaire plus cinq.


.

.

.