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Déménagement, 6 : Le Gisant.

jeudi 1er juillet 2021, par Robert Vigneau

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LE GISANT

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Terre, si je m’étale sur ton ventre,
 
sèves et travaux se couchent en moi.
 
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Fatigue du temps tournée en poussière,
 
je sens monter la plainte d’anciens bois
 
par ces racines d’ombre qui m’attellent
 
à tel charroi de cendre et de charbon.
 
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Au sein du limon, sous l’écume verte
 
les troupeaux anciens piétinent ma peau
 
et leur faim broute à même mon épaule
 
jusqu’au silex de l’os, blanche falaise.
 
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Parfois enivrés du sel de mon sang
 
mêlé aux rameaux obscur de la glaise,
 
ces végétariens titubent et pèsent
 
un lointain désir rumineur d’azur.
 
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J’entends, oh ! j’entends alors l’épouvante
 
enfiévrer leurs pas et leurs beuglements
 
flotter lugubres plus qu’un nénuphar
 
sur le dangereux sommeil de l’étang.
 
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Alors tu frémis aux fibres des plantes,
 
à telle trompe lourde de cadavres,
 
à ce bruit blanc, blancheur rongée de larves,
 
Terre, dont l’écho gronde en tout mon corps.
 
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C’est le mystère de la peur, pareille
 
aux premières douleurs d’enfantement
 
chez une sourde et muette écoutant
 
son bâtard se flâtrer sous la ceinture ;
 
Elle ne peut crier à nulle oreille
 
les effrois d’amour et de pourriture.
 
Ainsi nous remuent les miettes du temps
 
à la claire lisière des forêts.
 
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Lorsque la peur traque les herbivores,
 
les arbres morts se greffent à mes bras.
 
Tant de siècles lourds les ont pétrifiés
 
que la tourbe froide respire encore
 
en regard de telle rigidité.
 
Pourtant, dans le souvenir de ces palmes
 
se déploient toujours des fantômes d’ailes :
 
aigrettes hérissés par le trépas,
 
duvet des griffes, morfil des rémiges.
 
Une volière magique s’exclame,
 
cherchant de loin l’enchantement de l’air.
 
Souvent s’élève à l’ombre du tapage
 
Le soir d’un chant plus simple qu’une source.
 
Ce chant se love autour de mes artères
 
pour se nourrir au souffle de ma voix.
 
C’est le loriot qui sifflait naguère
 
sur le plus léger bourgeon de la joie
 
et la mémoire frêle de sa plainte
 
retient le parfum des fleurs de pommier
 
à l’orée du cimetière des plantes.
 
Il devine comme un qui va le perdre
 
le monde étonnant au seuil de l’été
 
lorsqu’un soleil neuf pétille d’abeilles
 
et le chien renifle aux touffes des haies
 
et le foin s’éprend du pollen d’un lys.
 
Chant du loriot, flûteau qui s’enivre
 
d’un fétu de paille et des mouches bleues,
 
à l’enlisement final du sommeil
 
tu regretteras l’évident secret,
 
l’incroyable raison de ne plus vivre.
 
Et tout se tait dans les forêts anciennes :
 
les arbres morts se greffent à mes bras
 
mais tout se tait. Tout rêve à la chanson
 
meilleure que la pluie, à la chanson
 
ressuscitant le ciel au sein des glaises.
 
Feuilles et fruits enfouis se souviennent
 
des sèves étouffées, mais ils se taisent
 
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et j’entends le silence du charbon.

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IL, déménagement, p. 55 du recueil IL, édité par Guy Chambelland en 1963 au Pont de l’épée dans la Collection "Prenez garde aux yeux bleus".

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