Arthur Van Hecke et le portrait ambigu

dimanche 30 octobre 2011
par  Robert Vigneau
popularité : 18%

.

.

.

.

.

ARTHUR VAN HECKE : MON PORTRAIT.
.

Je n’ai jamais aimé cette toile d’Arthur Van Hecke. Je ne l’ai jamais accrochée à mon mur. D’ailleurs, elle me représente, parait-il.
.

JPEG - 147.1 ko

.

J’avais 26 ans. Je me croyais laid. Mais là, Arthur avait exagéré : il m’avait gratifié d’une petite moustache noire. Je n’ai jamais porté de moustache. Celle-là, en plus, à la Hitler, détestable ! J’avais beau me dire qu’il ne s’agissait que d’une touche vigoureuse pour accuser l’ombre sous le nez, je ne voyais que cette fichue, cette fausse moustache.

De plus, je ne me reconnaissais pas du tout dans ce portrait. Comme la plupart des gens qui n’apprécient pas leur photo ? Peut-être. Pourtant, ce n’était pas la première fois qu’un peintre me portraiturait. A mon Vence, pays des peintres, Cancedda ou Perrier m’avaient souvent demandé de poser, avait représenté à leur gré la vigueur du sculpteur ou l’inspiration du poète. De flatteuses images sans rapport avec ma prétendue laideur ! Mais ici, qui étais-je ? Un passant ? Un témoin ? Je ne me suis pas accepté dans cette physionomie exorbitée dont la surface double presque celle de mon véritable visage. Je n’ai pas su me voir.

.

Comme souvent chez Van Hecke, ce tableau a été rapidement exécuté.

Un matin de printemps 1959 en son atelier de la Petite Chapelle à Dunkerque.

Il faisait soleil, je m’en souviens. Jeune prof à Benjamin Maurel, je venais de donner un cours aux heures matinales (probablement un samedi) et m’en retournais chez moi à Malo-les-bains. Pour prendre mon bus, je passais pas loin de chez Arthur. J’ai aperçu sa traction-avant noire garée devant chez eux. L’idée m’a pris d’aller les surprendre d’un petit salut. De matin, j’aurais la chance d’apercevoir les premiers pas guillerets de mon petit copain Vincent, d’habitude endormi lors de mes passages en soirée.

Bien entendu, Arthur n’attendait que moi. Il m’avait déjà aperçu par la grande fenêtre donnant sur la Petite Chapelle. On entrait dans une vaste pièce lumineuse, atelier, salon, véritablement pièce à vivre publique, souvent encombrée de grands formats en cours d’élaboration, la seule de leur maison que j’ai jamais visitée. Il avait déjà posé une toile vierge (54x65) sur un chevalet, ajusté son fusain, étalé sa palette. Je n’eus qu’à m’exécuter quand il m’intima l’ordre de m’asseoir sur la chaise qui m’attendait, face à lui. Ce matin-là, son humeur le portait au portrait ; je tombais pile comme modèle.

Arthur ne travaillait pas de façon taciturne. Rien de mondain, cependant. Il plaisantait parfois, parlait de riens et soudain mêlait à ces futilités une remarque éclairant son itinéraire d’artiste. Mais dans l’ensemble, il restait peu loquace, vraiment absorbé par son œuvre et ces remarques, au fond, ne s’adressaient qu’à lui-même.

.

JPEG - 35.9 ko

Ce qui m’avait alors étonné dans l’exécution de ce tableau, c’est qu’Arthur s’était mis à racler au couteau la matière encroutée sur sa palette, il l’avait ensuite appliquée sur la toile, surtout autour du visage, et collée à la peinture. Ça donnait des sortes de verrues qu’il dissimulait de couleur. Je ne l’avais jamais vu ainsi pratiquer. Ces empâtements me parurent douteux, alors très à la mode, “de la cuisine” aurait moqué Arthur lui-même. D’ailleurs ses peintures, même chargées de matière et d’enthousiasme, paraissent toujours fort propres, solides, pérennes. Bien sûr, je n’en ai rien dit à l’artiste sur le champ. Déjà que je ne reconnaissais pas mes traits, je n’allais pas en plus chicaner sur la manière ! Mais ces croûtes rajoutées firent que je n’ai jamais tenu ce tableau qu’en réserve.

Or avant de composer ces articles sur Van Hecke, j’ai fait photographier cette toile par un vrai pro. A cette occasion, j’ai demandé à Gabriel Stauffer de tirer un détail particulièrement chargé de ce portrait. Je lui raconte donc cette anecdote de peintures racornies sur la palette que Van Hecke racle et transfère sur sa toile. Ce geste que je ne comprends toujours pas.

- Ce n’est pas compliqué à comprendre, dit Stauffer. Tu prends ça pour de la cuisine. Mais non. C’est un cadeau qu’il t’a fait. Il a voulu te donner la matière de son passé.

Cette grâce m’avait échappé. Je suis heureux que ce soit un autre artiste qui m’ait signalé cette générosité muette. Surtout quand Stauffer ajouta :

- Privilège des peintres ! Que pourrait faire un photographe ?

.

La deuxième rencontre qui me révèle si tardivement mon portrait, c’est une peinture que j’ignorais et dont j’ai reçu la reproduction ci-jointe. La similitude avec l’original est flagrante. Van Hecke l’avait d’ailleurs vendue, m’assure-t-on, sous le titre de :

JPEG - 122.4 ko

PORTRAIT DU POÈTE ROBERT VIGNEAU .

.

Il s’agit à l’évidence d’un tableau à l’usage d’une collection.

Les traits du modèle importent peu. La composition devient presque abstraite - ce n’est plus un portrait véritable ni même une image symbolique, un double allégorique (ou alors mon œuvre restait encore à tirer de ce noir qui engloutit la moitié du visage, de cet arc de lumière qui aveugle l’autre moitié).

La peinture est largement tirée au couteau en verticales qui élèvent la stature. Le personnage apparaît frontal, en contrejour en dépit d’un éclairage latéral. Un aplomb de statue. Plus que la ressemblance obscurément énigmatique, l’artiste s’est attaché à tracer des lumières et à moduler le fond de façon géométrique en épaisses nappes de matière, qui contrastent avec le visage où affleure le grain de la toile.

Il semble clair qu’Arthur a composé en atelier cette œuvre à partir de mon portrait original si bien que la confrontation de ces deux toiles renseigne aussi sur l’élaboration et les détours de son travail plastique.

.

Par contraste, l’original m’apparaît aujourd’hui descriptivement lumineux. Le contrejour n’existe pas. Le portrait est traité de façon traditionnelle, avec un fond sombre sur lequel se détache le visage où se retrouvent les couleurs du Méditerranéen, peau bistre, crin noir. L’allégresse de la touche anime l’expression des yeux écarquillés, des lèvres, du sourcil interrogateur, le frémisement de la vie et corrige le hiératisme frontal du modèle…

.

Van Hecke travaillait vite certes, mais voici passée l’heure du repas. Leur maison fleure le poisson au four. Hum ! JPEG - 18.6 ko JPEG - 22.8 ko Arthur veut me retenir à déjeuner. Bien entendu, je fais des manières : pas le temps, un prof de français ploie sous les paquets de copies, tant de pages m’attendent… Je me lève pour partir. Alors l’artiste retourne sa toile et voici ce que je lis sur l’envers du canevas. Somptueux ! D’avance, j’en demande pardon à mes collègues professeurs de français du Collège Arthur Van Hecke, lequel suivait l’orthographe du cœur…

.

.

.

.

.