Arthur Van Hecke : un intérieur.

dimanche 9 octobre 2011
par  Robert Vigneau
popularité : 17%

.

.

.

.

.

.

.

.

.

JPEG - 148.3 ko

.

J’appelle mon complice Gabriel à la rescousse. Un professionnel, Gabriel Stauffer. Je vais lui demander de tirer cliché de quelques œuvres d’Arthur en ma provisoire possession. Il est photographe, il a l’œil et je vais jouer l’imbécile.

Tout d’abord, je lui présente à l’envers cette feuille (50x65) bariolée par Arthur.

- Mets-la dans le bon sens ! rectifie aussitôt Stauffer.

- Lequel ?

- Tu vois bien que la signature est en bas, à droite, comme d’habitude chez Van Hecke !

- Ah oui, ça m’avait échappé ! Ce crayon noir sur fond rougeâtre…

- Tu te fous de moi ?

Stauffer me regarde. Je blague ? Il me connaît.

- Ne prétends pas que tu ne l’as pas remarqué, dit-il. Van Hecke a jugé cette page assez digne pour être reconnue d’une signature et même datée. Il l’a fait au crayon, donc après coup. D’habitude, il signe simplement du même pinceau trempé de la dernière couleur utilisée, comme dans l’aquarelle Végétaux. Ici, était-il certain de la qualité de sa pochade ? Il ne l’a reconnue qu’après réflexion. Tout artiste connait ces affres du recul. Il reprend souffle. Comme effrayé par l’aventure de ses propres trouvailles.

- Enfin, moi, je ne vois pas du tout ce que ça représente. De l’abstrait ?

- Van Hecke n’est jamais abstrait, dit Stauffer, tu le sais bien ! C’est un lyrique sur le motif, pas un reclus d’atelier. Ici, ça représente une cuisine, tout simplement. Tu ne vois pas ?

- Une cuisine ? Comment ça, une cuisine ?

- Oui, une cuisine. Kitchen, cozinha, küche, cucina…

- Ma foi ! dis-je méditatif en hochant du nez.

Pas facile de jouer l’imbécile devant ce malin de Stauffer.

- Tu n’aperçois pas la porte et sa poignée, la cuisinière au tuyau courbe, le placard subtil de ressources suggérées d’ors, la valse des casseroles, le dégradé de la bouilloire ?

- Ça m’étonne. Van Hecke peignait des paysages, des portraits, les fêtes, des natures mortes. Rarement des intérieurs à la Vuillard. Un peintre de plein air. Même l’intimité d’une chambre, il la métamorphosait en envol céleste, comme dans La Mort du Capitaine Simon. Ici, je reconnais à peine les quincailleries dont tu me parles.

- C’est qu’elles sont déformées par l’enthousiasme de l’artiste. Réduites à un signe décisif, à un seul trait de pinceau. Comme dans le sumi-é, justement !

- Je te l’accorde, Gabriel. Oui, tu as raison. Une cuisine ! Un thème assez surprenant chez Arthur, tout de même.

- Peut-être que cela ne se vendait pas bien. Il devait gagner sa vie, celle des siens aussi ! A tout prendre, une image de cuisine, c’est pas très flatteur dans un intérieur bourgeois. Même après Chardin !

- Mais ici ? dis-je, décidé à jouer le benêt jusqu’au bout. Reconnais-le : ça reste assez brouillon, cette aquarelle !

- Brouillon ? bondit Gabriel. Mais tu ne vois pas que c’est une fête ? Ça danse de tous les côtés. Ces couleurs au clinquant de guirlandes, ici déployées avec des ampleurs de drapeaux, là des gestes de serpentins, de manèges, ces tournis de dégradés… En fait, comme le permet l’objectif de ma caméra, tiens, regarde ! si je me retourne l’image à l’envers, ou couché sur la droite ou sur la gauche, je lui trouve une stupéfiante composition et je suis trop paresseux pour le mesurer mais là-derrière, je renifle l’intuition du nombre d’or. Pourquoi tu rigoles ? Tu ne me crois pas ?

- Si, Gabriel. C’est ce que je voulais t’entendre dire. Tu as l’œil décisif. Immédiatement ! Moi, il a fallu que je passe par l’Asie pour situer cette aquarelle et apprécier sa force.

- Un fameux gourmand, hein, ton pote Van Ecke ? songe Gabriel.

.

.
photographies ©GStauffer
JPEG - 32 ko JPEG - 31.9 ko

.

.